Sounds of Silence
Le silence comme instrument
Janvier 1966. Simon and Garfunkel publient The Sounds of Silence, leur deuxieme album, neuf mois apres que le producteur Tom Wilson a eu l’idee de prendre une chanson acoustique de Paul Simon et d’y superposer une section rythmique electrique sans prevenir personne. Cette version electrifiee de « The Sound of Silence » avait atteint la premiere place du Billboard Hot 100 en decembre 1965. Le succes etait inattendu, la methode douteuse, mais le resultat avait reuni Simon et Garfunkel que le desaccord artistique avait separes et propulse le duo au rang de representants d’une generation.
Paul Simon a ecrit la version originale de cette chanson en 1963, a vingt-et-un ans, dans la salle de bain de la maison familiale de Queens, New York, avec la lumiere eteinte parce qu’il trouvait que l’obscurite aidait la concentration. « Hello, darkness, my old friend » commence la chanson. Ce n’est pas une metaphore de salon : il etait effectivement dans le noir.

Paul Simon et l’annee anglaise
Entre la sortie du premier album Wednesday Morning, 3 A.M. en 1964 et la resortie surprise de « The Sound of Silence » en version electrique, Paul Simon avait passe du temps en Angleterre, jouant dans des pubs et des folk clubs, absorbant le circuit acoustique britannique, frequentant des musiciens comme Al Stewart et des compositeurs comme Bert Jansch. Il avait enregistre un album solo acoustique en Angleterre, The Paul Simon Songbook, sorti uniquement au Royaume-Uni en 1965, qui contient des versions de plusieurs chansons qui seront reprises sur The Sounds of Silence.
Cette periode anglaise a profondement marque Simon. Il a compris la difference entre une chanson qui fonctionne dans une salle de folk club et une chanson qui tient seule, avec juste une guitare et une voix, devant n’importe quel public. Il a aussi appris l’economie des mots, le fait qu’une image concrete vaut mieux qu’une abstraction lyrique. « The Sound of Silence » parle de gens qui ne communiquent pas, d’une ville ou les neons eclairent des visages qui ne se regardent pas. Ce n’est pas de la philosophie abstraite : c’est de l’observation urbaine mise en vers.
Art Garfunkel, pendant ce temps, etudiait l’architecture a Columbia. Le duo s’est retrouve quand le succs commercial inattendu a rendu necessaire un album a sortir rapidement. The Sounds of Silence est en partie le fruit de cette urgence : plusieurs titres existaient deja, certains en version acoustique publiee en Angleterre, d’autres inedits. Le producteur Bob Johnston, qui travaille aussi avec Bob Dylan a la meme periode, supervise les sessions avec efficacite.
L’album dans son contexte
Janvier 1966, c’est aussi le moment ou la folk music americaine est en train de se transformer. Dylan a branche sa guitare depuis l’ete 1965. Les Byrds ont popularise le folk-rock. La frontiere entre chanson acoustique engagee et pop electrique est en train de disparaitre. Simon and Garfunkel occupent un espace particulier dans ce paysage : ils ne sont pas vraiment rock, ils ne sont plus vraiment folk pur, ils sont quelque chose d’interstitiel qui plaira enormement a un public universitaire qui a besoin de se sentir intelligent en ecoutant de la musique populaire.
C’est dit sans condescendance : Simon ecrit vraiment bien. « I Am a Rock » est une fausse ode a l’autosuffisance, portrait d’un homme qui se convainc qu’il n’a besoin de personne, avec juste assez d’ironie dans le titre pour qu’on se demande si Simon croit vraiment ce qu’il dit. « Leaves That Are Green » parle du temps qui passe avec une economie formelle qui rappelle les haikus. « April Come She Will » est une chanson de quatre couplets sur les saisons comme metaphore de l’amour, rien de nouveau sous le soleil, mais ecrite avec une precision d’orfèvre.
La voix de Garfunkel
On parle souvent de Paul Simon parce qu’il ecrit les chansons. Mais The Sounds of Silence est aussi un album d’Art Garfunkel, et Garfunkel a une voix de contre-tenor d’une purete troublante. Cette voix haute, claire, presque sans vibrato excessif, est ce qui distingue Simon and Garfunkel de n’importe quelle autre formation de folk-rock de l’epoque. Elle flotte au-dessus des arrangements comme quelque chose qui n’a pas de poids physique.
"Hello darkness, my old friend
I've come to talk with you again" 🎶
Été 1966 au Festival de Provins : les tout jeunes Simon & Garfunkel interprètent "The Sound of Silence" #CulturePrime pic.twitter.com/yxxDF1gsyH— INA.fr (@Inafr_officiel)
Quand les deux voix se rejoignent en harmonie sur « The Sound of Silence » ou sur « Homeward Bound », il se passe quelque chose qui n’est pas seulement technique. Ces deux garcons de Queens se connaissent depuis l’ecole primaire. Ils ont grandi dans les memes rues, ils ont appris la musique ensemble. L’harmonie qu’ils font n’est pas le resultat d’un travail vocal professionnel : elle est naturelle comme quelque chose qu’on apprend a deux en grandissant cote a cote.
« Homeward Bound » a ete ecrit dans une gare de banlieue anglaise, Widnes dans le Cheshire, en attendant un train apres un concert. Simon a pris une enveloppe et a ecrit les paroles sur place : la solitude du musicien qui voyage, les scenes identiques qui se repetent de ville en ville, le desir de rentrer. C’est une chanson simple sur une emotion simple, et c’est probablement pour ca qu’elle a traverse les decennies sans perdre un gramme de force.
L’album se ferme sur « We’ve Got a Groovy Thing Goin' », titre plus leger, presque pop dans son traitement, qui montre une autre facette du duo : deux garcons qui savent aussi ecrire des chansons pour s’amuser. Ca contraste avec la gravite des autres titres et ca montre que Simon n’etait pas encore totalement convaincu d’etre un poete serieux. Il avait vingt-quatre ans. La gravite etait en route, elle arriverait pleinement avec Bridge Over Troubled Water en 1970.
En 1966, Simon and Garfunkel sont deux gosses de Queens qui ont eu de la chance, qui ont du talent, et qui commencent a comprendre que ces deux choses peuvent aller ensemble si on les travaille.
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