Bookends, Simon and Garfunkel (1968) : Le livre de la vie, de l’enfance à la vieillesse
Avril 1968. L’Amérique est en deuil de Martin Luther King, assassiné le 4 avril. Robert Kennedy sera tué en juin. La guerre du Vietnam dévore ses fils. Dans ce chaos, Paul Simon et Art Garfunkel sortent un album qui ressemble à un film de la vie entière, de la naissance à la mort, de l’innocence aux regrets. Bookends n’est pas seulement le quatrième album studio de Simon and Garfunkel. C’est un chef-d’oeuvre de pop sophistiquée, un objet littéraire mis en musique, une plongée dans la conscience américaine à son point de rupture. Il se classera numéro un au Billboard 200 pendant sept semaines, et Mrs. Robinson deviendra le premier rock à remporter le Grammy du meilleur enregistrement de l’année.
La structure de l’album est celle d’un livre, comme le titre l’indique. La face A est une suite conceptuelle qui suit la vie d’un être humain de sa jeunesse à sa vieillesse, de la légèreté de Bookends Theme aux solitudes de Old Friends, en passant par les inquiétudes existentielles de America. La face B est plus hétéroclite, mais non moins brillante : elle contient Mrs. Robinson, composée pour le film Le Lauréat de Mike Nichols, et Fakin’ It, l’une des compositions les plus étranges et les plus magnifiques du répertoire simonien.
Paul Simon est au sommet de son art en 1968. Sa capacité à tisser des images poétiques sur des mélodies pop inoubliables n’a jamais été aussi affûtée. Chaque chanson de Bookends est une nouvelle courte, un instantané de vie américaine saisi avec la précision d’un photographe et la sensibilité d’un romancier. Mrs. Robinson, avec sa référence à la protagoniste du Lauréat, est entrée dans la légende non seulement comme chanson mais comme commentaire culturel sur l’Amérique des sixties.
Art Garfunkel, souvent relégué au rôle d’harmoniste de luxe, est ici indispensable. Sa voix de ténor, d’une clarté cristalline, donne aux compositions de Simon une dimension émotionnelle supplémentaire. Les arrangements de Roy Halee, producteur complice du duo depuis ses débuts, sont d’une sophistication rare pour l’époque, mêlant instruments acoustiques, cordes et effets de studio avec une discrétion et une efficacité exemplaires.
L’héritage de Bookends est considérable. Cet album a démontré que la pop pouvait être à la fois accessible et intellectuellement exigeante, qu’une chanson de trois minutes pouvait porter le poids d’une vie entière. Des décennies après sa sortie, il continue d’influencer des générations de songwriters qui y trouvent un modèle d’économie poétique et d’ambition artistique. Bookends reste l’un des grands albums conceptuels de l’histoire du rock, un disque qui a su capturer avec une exactitude troublante l’angoisse et la beauté d’une époque en crise.
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