Quand les Ramones ont sorti leur premier album en avril 1976, ils ont changé quelque chose dans le rock. Quand ils ont sorti « Leave Home » en janvier 1977, ils ont prouvé que la première fois n’était pas un accident. En dix mois, deux albums, vingt-six chansons, le groupe de Forest Hills, Queens, avait établi un canon et une esthétique qui allaient définir le punk rock mondial pour les décennies suivantes. « Leave Home » n’est pas une répétition du premier album : c’est une confirmation, une précision, une exploration plus profonde du même territoire avec des résultats encore plus convaincants.
La formation des Ramones en 1977 est la même qui a enregistré le premier album : Joey Ramone au chant, Johnny Ramone à la guitare, Dee Dee Ramone à la basse et Tommy Ramone à la batterie. Ces quatre jeunes gens de Queens ont adopté le même nom de famille pour dire qu’ils étaient une famille, et cette cohésion est palpable dans la façon dont ils jouent ensemble : une unité qui ne se discute pas, une vision commune qui n’a pas besoin d’être négociée.
« Glad to See You Go » ouvre l’album avec une urgence et une clarté qui disent immédiatement où on en est. Deux minutes douze de rock and roll pur, sans pont, sans variation, sans ornement, juste un riff, une mélodie, un texte et l’énergie de quatre musiciens qui savent exactement ce qu’ils font. C’est l’esthétique Ramones dans sa forme la plus pure : la forme la plus courte possible pour un contenu le plus direct possible.
« Sheena Is a Punk Rocker » est l’une des chansons les plus célèbres de l’album, celle qui a le mieux circulé en tant que single et qui résume avec le plus de charme l’identité culturelle que les Ramones construisaient. Sheena est une fille qui découvre le punk rock et qui n’en revient pas. C’est à peu près tout comme histoire, mais la mélodie est parfaite et la joie dans la voix de Joey Ramone rend ce récit minimal irrésistible.
« Pinhead » est la chanson qui a engendré l’un des rituels de concert les plus célèbres du rock : un membre du groupe ou du public déployait une banderole sur laquelle on lisait « Gabba Gabba Hey », le cri de guerre inventé par les Ramones dont la signification n’a jamais été entièrement clarifiée mais dont la fonction rituelle était parfaitement comprise de tous les présents.
« Suzy Is a Headbanger » et « Gimme Gimme Shock Treatment » sont deux des morceaux les plus rapides et les plus efficaces de l’album, des chansons qui ne prennent aucun risque mais qui exécutent leur formule avec une précision et une conviction qui font que la formule ne semble jamais épuisée. C’est la qualité principale des Ramones : ils faisaient la même chose encore et encore, mais ils la faisaient si bien que chaque répétition semblait fraîche.
La production de Tony Bongiovi et Tommy Ramone est plus soignée que sur le premier album sans pour autant perdre la crudité qui était l’un des atouts principaux de leur son. Les guitares de Johnny sonnent avec plus de clarté et de puissance, la voix de Joey est mieux mise en valeur, et la section rythmique de Dee Dee et Tommy est capturée avec une précision qui fait qu’on entend chaque nuance de leur jeu ensemble.
L’influence des Ramones sur la musique qui a suivi est probablement la plus documentée et la plus unanimement reconnue de toute l’histoire du rock des années soixante-dix. Le punk britannique, qui explosait au même moment avec les Sex Pistols et les Clash, doit directement aux Ramones sa conception de la chanson courte, rapide et directe. La new wave américaine et européenne doit à leur exemple la permission de se libérer des contraintes du rock progressif. « Leave Home » est l’un des documents fondateurs de cette libération.
Joey Ramone, l’un des chanteurs les plus immédiatement reconnaissables du rock, réalise sur cet album son meilleur travail vocal de cette première période. Sa façon de chanter, avec cet accent de Queens légèrement exagéré et cette façon de traîner légèrement sur les fins de phrases, est une invention aussi originale que le riff de Johnny ou le groove de Dee Dee.
« Leave Home » a été enregistré et publié avec une rapidité qui dit quelque chose sur la façon de travailler des Ramones : ils ne perdaient pas de temps en délibérations ou en perfectionnisme coûteux en temps de studio. Leur processus était simple et efficace : ils connaissaient leurs chansons par coeur, ils entraient en studio, ils les jouaient, ils les enregistraient. Cette efficacité n’est pas de la négligence : c’est une philosophie de production qui correspond exactement à leur vision musicale. Un album enregistré en quinze jours avec une conviction totale vaut souvent mieux qu’un album enregistré en six mois dans le doute.
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