Il y a des groupes qui sont meilleurs en studio et des groupes qui sont meilleurs sur scène. Les Ramones appartiennent à la seconde catégorie, et « It’s Alive », album live enregistré au Rainbow Theatre de Londres le 31 décembre 1977 lors de la New Year’s Eve, est le document qui le prouve de la façon la plus convaincante possible. Vingt-huit chansons en soixante-douze minutes, une énergie qui semble dépasser ce que le disque vinyle peut contenir, et un public londonien qui répond à chaque chanson comme si c’était la première fois qu’il entendait du rock and roll.
Le contexte de ce concert dit tout sur ce que les Ramones représentaient en décembre 1977. Ils avaient enregistré trois albums en dix-huit mois. Le punk britannique était à son apogée avec les Sex Pistols et les Clash. Les Ramones étaient les ancêtres reconnus de tout ce mouvement, les musiciens de Forest Hills, Queens qui avaient montré que le rock pouvait redevenir simple, direct et physique. Au Rainbow Theatre ce soir-là, ils jouaient pour un public qui les adorait comme des prophètes.
Joey Ramone chante ces vingt-huit chansons avec une conviction et une énergie qui démentent l’image physiquement fragile qu’il pouvait parfois donner. Sa voix porte sur toute la salle avec une force qui dit que derrière l’aspect élancé et légèrement maladroit, il y avait une présence scénique réelle et un sens du spectacle qui s’était développé au fil de centaines de concerts.
Johnny Ramone à la guitare est en état de grâce sur cet enregistrement. Son jeu de rythmique, déjà impeccable sur les albums studio, prend en concert une dimension supplémentaire : il joue avec la précision d’un mécanisme et l’énergie d’un athlète, maintenant un niveau de puissance et de tempo constant sur toute la durée du concert sans jamais fléchir ni s’emballer.
Dee Dee Ramone compte les chansons à voix haute avant de les lancer, souvent en criant « one two three four » avec une urgence qui dit qu’on n’a pas de temps à perdre et qu’il faut que ça parte tout de suite. Ce rituel simple est l’une des marques de fabrique du groupe sur scène, et il résume quelque chose d’essentiel sur l’esthétique Ramones : pas de fioriture, pas de préambule, juste la chanson qui commence le plus vite possible.
La setlist couvre les trois premiers albums avec une équité qui dit que le groupe considère son répertoire comme un ensemble cohérent plutôt que comme une collection d’albums distincts. « Blitzkrieg Bop », « Beat on the Brat », « Judy Is a Punk », « I Wanna Be Your Boyfriend », « Now I Wanna Sniff Some Glue » : les grands morceaux arrivent les uns après les autres sans temps mort.
La qualité sonore de l’enregistrement est remarquable pour un live de 1977. On entend chaque instrument avec une clarté qui n’est pas toujours au rendez-vous dans les enregistrements live de l’époque, et la voix de Joey est particulièrement bien capturée dans ses nuances. Cette qualité technique fait que « It’s Alive » n’est pas seulement un document historique mais un album qu’on peut écouter pour la musique elle-même.
« It’s Alive » est sorti en 1979 au Royaume-Uni et dans certains pays européens, mais pas initialement aux États-Unis où le public américain a dû attendre avant d’avoir accès à ce qui est probablement le meilleur témoignage de ce que les Ramones étaient en concert. Sa parution tardive fait qu’il occupe une place particulière dans la discographie : ni studio ni live ordinaire, mais un moment suspendu entre la fin de la première période du groupe et ce qui allait suivre.
L’enregistrement du Rainbow Theatre ce 31 décembre 1977 a été filmé en super 8 et des images ont circulé pendant des années parmi les collectionneurs. Ces images disent ce que l’enregistrement audio dit déjà : que les Ramones en concert étaient une expérience physique et collective qui transcendait ce que leurs albums studio, si bons soient-ils, pouvaient offrir. La façon dont le public londonien chantait avec Joey, comme si ces chansons lui appartenaient autant qu’aux musiciens qui les avaient écrites, dit quelque chose d’essentiel sur ce que les Ramones avaient accompli en deux ans d’existence : ils avaient créé un répertoire qui devenait immédiatement propriété collective de ceux qui l’entendaient. « It’s Alive » est le document le plus complet de cette appropriation collective, le disque qui dit mieux que tout autre pourquoi les Ramones ont changé la musique populaire pour toujours.
La force de « It’s Alive » tient aussi à ce qu’il documente un moment précis de l’histoire culturelle : la rencontre entre le punk américain originel et le public britannique qui avait construit son propre mouvement punk en se nourrissant partiellement des Ramones. Ce concert de fin d’année 1977 est une conversation entre deux scènes, deux cultures, deux façons d’être jeune et en rébellion qui se reconnaissaient dans une même musique malgré des origines et des contextes très différents. Cette reconnaissance mutuelle, capturée sur disque avec une clarté et une énergie exceptionnelles, est l’une des choses qui rendent « It’s Alive » précieux au-delà de sa simple valeur musicale.
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