1986 Album

Get Close

par The PRETENDERS

4,0
Sortie 1986

Chrissie Hynde, veuve de guerre du rock, repart au combat

Imaginez la scène : vous montez le groupe le plus tranchant de la new wave britannique, deux albums coup de poing, et puis la mort vous rafle vos hommes. James Honeyman-Scott, le guitariste génial, claque en 1982. Pete Farndon, le bassiste, le suit dans la tombe en 1983. Voilà Chrissie Hynde, la fille de l’Ohio débarquée à Londres, qui se retrouve capitaine d’un navire à moitié coulé. La plupart auraient plié boutique et ouvert une boutique de disques d’occasion. Pas elle. Cette femme a la mâchoire de Mitchum et l’entêtement d’une mule du Kentucky. Quatre ans après ce double deuil, en 1986, elle remet le couvert avec « Get Close », quatrième album des Pretenders. Et autant vous le dire tout de suite : c’est l’album où Chrissie Hynde décide qu’elle EST les Pretenders, point final.

Un groupe à géométrie variable : qui joue vraiment là-dessus ?

Accrochez-vous, parce que le casting de « Get Close » ressemble à un puzzle dont la moitié des pièces viennent d’autres boîtes. Officiellement, sur la pochette, on vous vend un line-up bien propre : Hynde au chant, le fidèle Robbie McIntosh à la guitare, T.M. Stevens à la basse et Blair Cunningham à la batterie. La réalité ? Beaucoup plus baroque. Les premières sessions, produites par Steve Lillywhite, partent avec la formation de l’ère « Learning to Crawl », celle que Hynde avait recollée avec le batteur Martin Chambers après l’hécatombe. Puis Jimmy Iovine et Bob Clearmountain reprennent les manettes, et là c’est le bal des intermittents de luxe : Simon Phillips, Steve Jordan ou Mel Gaynor (oui, celui de Simple Minds) derrière les fûts, Bruce Thomas des Attractions à la basse, et même Bernie Worrell de Funkadelic qui passe poser ses claviers. Bref, c’est moins un groupe qu’une réunion au sommet. Hynde au centre, et tout le monde gravite autour. Elle finira d’ailleurs par virer Chambers, lassée. La dame ne fait pas dans la sentimentalité quand il s’agit de musique.

« Don’t Get Me Wrong » : le tube parfait, signé British Airways

Et puis il y a LA chanson. Celle qui, encore aujourd’hui, fait lever la tête dans les supermarchés. « Don’t Get Me Wrong », premier single, sorti en septembre 1986, c’est tout simplement le morceau le plus pop, le plus solaire, le plus irrésistiblement guilleret jamais commis par les Pretenders. Le riff en arpèges de Robbie McIntosh, scintillant comme une pièce de monnaie au soleil, vous accroche dès la première seconde et ne vous lâche plus. Pas un hasard si le bidule a grimpé jusqu’à la 10e place du Billboard Hot 100 aux États-Unis, idem en Angleterre, et a planté le drapeau numéro un trois semaines durant au sommet du classement Mainstream Rock. Deuxième plus gros succès de toute leur carrière, rien que ça.

Mais le meilleur, c’est l’histoire derrière. Tenez-vous bien : Hynde a écrit ce morceau en pensant à John McEnroe, le tennisman le plus colérique de la planète, qu’elle connaissait et adorait. Elle l’a confié sans détour : « I wanted to write a song for John because I’ve known him for a long time, and he’s always getting in trouble. » Voilà pour la dédicace. Mais le clou du spectacle, c’est l’origine de la mélodie. Des années plus tard, dans un avion, elle a une révélation gênante. Elle l’avoue, hilarante : « I think I nicked one of the top-line melodies from the overhead announcement: ‘Dong-dong-dong-dong … Welcome to British Airways.' » Vous avez bien lu. Le plus beau refrain pop de 1986 serait en partie pompé sur le gong d’annonce d’une compagnie aérienne. On a connu muse plus glamour, mais le résultat est imparable.

« Hymn to Her », la production léchée et les couteaux des critiques

L’autre grand moment de l’album, c’est « Hymn to Her », deuxième single sorti en décembre 1986. Une ballade ample, presque liturgique, qui montre que Hynde sait aussi caresser dans le sens du poil quand ça l’arrange. Derrière les manettes, le tandem Jimmy Iovine et Bob Clearmountain : autant dire la Rolls de la production rock des années 80, ces gens-là savaient faire briller un disque comme on cire une carrosserie. Tout l’album sent ce vernis haut de gamme, ce mix où chaque instrument a sa place millimétrée (sauf « Room Full of Mirrors », confié à Steve Lillywhite). Troisième single, « My Baby », ira d’ailleurs reprendre la couronne du classement Mainstream Rock début 1987.

Côté chiffres, « Get Close » se débrouille bien : numéro 6 dans les charts britanniques, 25e aux États-Unis. Mais côté critique, on est dans la tiédeur, parfois dans l’aigreur. AllMusic concède un honorable 3,5 sur 5, Robert Christgau lâche un B paternaliste, mais Rolling Stone, dans sa chronique initiale, fait franchement la grimace, et certains comme le Chicago Tribune sortent les deux étoiles assassines. Le reproche récurrent ? Cette production trop léchée, ce virage vers le funk et la soft pop qui adoucissait les angles du groupe le plus tranchant de sa génération. On peut comprendre les puristes : les Pretenders de 1980, ceux de « Brass in Pocket », griffaient. Ceux de « Get Close » ronronnent un peu plus.

Verdict : un disque mal-aimé qui cache deux pépites

Alors, faut-il craquer pour « Get Close » ? Oui, mille fois oui, à condition de savoir ce qu’on achète. Ce n’est pas le chef-d’oeuvre rageur des débuts, c’est l’album d’une survivante qui se reconstruit en public, entourée de mercenaires, et qui, au milieu du brouillard, sort deux fusées éclairantes : « Don’t Get Me Wrong » et « Hymn to Her ». Rien que pour ces deux-là, le disque mérite sa place dans votre bac. Et puis avouez-le : un album dont le tube majeur s’inspire d’un jingle d’aéroport et d’un colérique du tennis, ça a quand même une sacrée gueule. Chrissie Hynde a traversé l’enfer et en est ressortie en chantant une mélodie de British Airways. Si ça, ce n’est pas du rock’n’roll, je veux bien manger ma raquette.

La note des passionnés

4,0 /5

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