Sortie 1969

English Rose, Fleetwood Mac (1969) : le blues blanc de Peter Green a la conquete de l’Amerique

1969. Fleetwood Mac est, en Grande-Bretagne, l’un des groupes de blues-rock les plus respectes de sa generation. Peter Green, le guitariste et chanteur principal, est considere par ses pairs comme l’un des deux ou trois meilleurs guitaristes de l’ile, dans la meme categorie que Clapton et Beck. Son jeu est d’une pureté et d’une expressivite qui sidere ceux qui l’entendent pour la premiere fois. Il joue peu de notes, les choisit avec une rigueur absolue, et chacune d’entre elles dit exactement ce qu’elle a a dire, ni plus ni moins. B.B. King, le roi inconteste du blues electrique americain, a declare que Peter Green est le seul guitariste blanc qui lui ait jamais fait peur. Ce sont des mots que B.B. King n’emploie pas a la legere. English Rose, compilation publiee aux Etats-Unis en 1969 pour presenter le groupe au marche americain, rassemble des morceaux des deux premiers albums britanniques de Fleetwood Mac et constitue le meilleur point d’entree pour comprendre ce qu’etait ce groupe dans son epoque de gloire.

Peter Green a fonde Fleetwood Mac en 1967 apres avoir quitte les Bluesbreakers de John Mayall, ou il avait lui-meme remplace Eric Clapton. Le groupe prend le nom de ses deux membres rythmiques : Mick Fleetwood a la batterie et John McVie a la basse. Jeremy Spencer, guitariste et chanteur specialiste des reprises d’Elmore James, apporte une dimension de rock and roll classique des annees 50 qui equilibre parfaitement le blues plus sombre et plus contemporain de Green. Danny Kirwan, rejoint en 1968, est le troisieme guitariste, plus doux, plus pop dans ses compositions. Cette constellation de personnalites et de styles donne au Fleetwood Mac de la fin des annees 60 une richesse et une complexite que les formations de blues-rock monolithiques ne peuvent pas atteindre.

Pochette English Rose Fleetwood Mac 1969

Black Magic Woman et l’alchimie de Peter Green

« Black Magic Woman » est l’une des compositions les plus importantes de Peter Green, et son histoire est fascinante. Green l’ecrit en 1968, la groupe l’enregistre pour leur second album Mr. Wonderful, et le single ne depasse pas le numero 37 au Royaume-Uni. Puis, en 1970, Carlos Santana reprend la chanson sur son second album, Abraxas, et en fait un hit mondial, l’un des morceaux les plus reconnaissables de l’histoire du rock. Green observe ce succes avec une ironie tranquille. La chanson qu’il a ecrite, que son propre groupe a enregistree avant tout le monde, devient mondiale dans la bouche d’un autre. C’est l’une des histoires les plus cruelles et les plus courantes du rock : le compositeur qui voit sa creation prosperer dans d’autres mains.

« Need Your Love So Bad » est un autre morceau important de l’album, une ballade blues lente et sensuelle sur laquelle Green deploie tout son art de la melodie vocale et de la guitare d’accompagnement. L’arrangement, avec des cordes orchestrales superposees, est inhabituel pour un groupe de blues-rock et temoigne de la curiosite musicale de Green, de son refus d’etre enferme dans un seul style ou une seule approche. La voix de Green sur ce morceau est d’une douceur et d’une vulnerability qui contrastent avec la puissance musculaire de ses solos de guitare. C’est un homme qui joue et qui chante avec toute son ame, sans retenue ni protection.

L’histoire de Peter Green apres 1969 est l’une des plus douloureuses du rock britannique. Des problemes de sante mentale l’obligent a quitter le groupe en 1970. Il passe des annees dans l’errance, refuse son propre heritage musical, denonce ses droits d’auteur. Il ne reviendra a la guitare que dans les annees 90, dans une forme diminuee mais toujours reconnaissable. Fleetwood Mac, sans lui, se reinventera completement avec Stevie Nicks et Lindsey Buckingham dans les annees 70 et deviendra l’un des groupes les plus vendus de l’histoire. Mais ce Fleetwood Mac-la n’a presque rien a voir avec le groupe de blues que Peter Green avait cree. Ce sont deux entites distinctes qui partagent un nom.

Ce qui rend la periode Peter Green de Fleetwood Mac si particulierement precieuse, c’est la duree limitee de son existence et l’intensite de sa production. Trois ans, de 1967 a 1970, et une demi-douzaine d’albums et de singles qui font de ce groupe l’un des plus importants de la scene blues-rock britannique. Peter Green joue avec une economie de moyens et une precision emotionnelle qui sont l’exact oppose du dechainement virtuose de ses contemporains. La ou Clapton cherche la vitesse et la complexite, la ou Beck cherche l’innovation et la surprise, Green cherche la verite. Il cherche la note juste, la seule note qui puisse exprimer exactement ce qu’il ressent dans ce moment precis, et il la joue, simplement, sans decoration ni fioritures. Cette quete de la justesse emotionnelle est ce qui lui a valu l’admiration de B.B. King, un homme pour qui la technique n’a de valeur que si elle sert l’expression, jamais pour elle-meme. English Rose est le document le plus complet de cette quete, la compilation qui donne au public americain les outils pour comprendre pourquoi Peter Green compte parmi les plus grands.

Peter Green a laisse derriere lui un catalogue qui continue de grandir en reputation a mesure que les annees passent. Ses compositions comme « The Green Manalishi », « Oh Well » ou « Man of the World » montrent un musicien dont la vision artistique allait bien au-dela du blues-rock que ses contemporains pratiquaient. English Rose est la porte d’entree ideale pour decouvrir cet heritage.

« Peter Green est le seul guitariste blanc qui m’ait jamais donne la chair de poule. Il joue le blues comme s’il l’avait invente. » (B.B. King)

Fleetwood Mac sur X

La note des passionnés

4,0 /5

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English Rose