1989 Album

Disintegration

par The CURE

4,0
Sortie 1989
Artiste The CURE

The Cure touche le ciel noir avec « Disintegration »

Il y a des disques qui ressemblent a leur titre. « Disintegration », paru en 1989, c’est le son d’un homme qui se desagrege et qui transforme son effondrement en cathedrale. Robert Smith approche de la trentaine, age qu’il redoute, et decide de tourner le dos a la pop coloree de « Kiss Me, Kiss Me, Kiss Me » pour replonger dans les tenebres qui ont fait la legende de The Cure. Le resultat est tout simplement le chef d’oeuvre absolu du groupe, son sommet indepassable.

Smith s’enferme, broie du noir, et compose une suite de morceaux longs, lents, majestueux, baignes de claviers cathedralesques et de guitares en cascade. Avec le producteur David M. Allen, il sculpte un son immense, enveloppant, ou chaque note semble flotter dans un espace infini. « Disintegration » n’est pas un disque qu’on ecoute, c’est un disque dans lequel on se noie, volontairement, les yeux fermes. L’album s’ouvre sur « Plainsong », deferlement de claviers a couper le souffle qui pose d’emblee l’echelle monumentale de l’oeuvre.

Des joyaux noirs en pagaille

Et pourtant, au coeur de cette noirceur, brillent quelques unes des plus belles chansons d’amour jamais ecrites. « Lovesong », cadeau de mariage de Smith a son epouse Mary, deviendra un enorme succes jusqu’en haut des charts americains, ballade simple et bouleversante de sincerite. « Pictures of You » deroule ses longues minutes de nostalgie dechirante, « Lullaby » inquiete avec son araignee qui vient vous devorer, « Fascination Street » carbure a la basse menacante. Chaque morceau impose sa duree comme une exigence, refuse la facilite, prend le temps de s’installer.

Le paradoxe est total. En cherchant a se detruire, en refusant les sirenes du succes pop, Smith a accouche du disque le plus aime et le plus vendu de sa carriere. « Disintegration » touche au coeur des millions d’adolescents melancoliques du monde entier, qui y trouvent la bande son de leurs tourments. Le groupe enchaine les stades, lui qui pensait livrer un disque commercialement suicidaire. La grande beaute, parfois, nait du desespoir le plus profond, et The Cure en administre ici la preuve eclatante.

Ecoutez l’architecture du disque, cette progression hypnotique, ces nappes de synthe qui semblent ne jamais devoir finir. Smith chante d’une voix fragile, presque enfantine, des textes d’une tristesse abyssale, et le contraste entre cette voix et l’immensite des arrangements produit un effet bouleversant. La pochette elle meme, ce visage flou noye dans des fleurs rouges, annonce le climat de l’ensemble, entre beaute et delitement.

Il faut comprendre l’etat d’esprit de Smith a cette epoque. Lasse d’etre devenu une pop star malgre lui, hante par le vieillissement, en froid avec certains membres du groupe, il choisit deliberement de saboter son ascension commerciale en livrant un disque sombre et lent. Sa maison de disques redoute le pire. Le triomphe qui suit n’en est que plus savoureux, car il recompense l’integrite artistique la plus pure, le refus de tout compromis.

Plus de trente ans apres, « Disintegration » reste cite dans tous les classements des plus grands albums de tous les temps. Il a influence des generations entieres de groupes, du rock gothique au shoegaze. C’est l’oeuvre d’un homme au bord du gouffre qui a transforme sa chute en monument. Robert Smith voulait disparaitre, il a signe l’immortalite. Le sommet absolu de The Cure, un disque noir et splendide qu’aucun amateur de rock digne de ce nom ne peut se permettre d’ignorer.

Le sommet d’une carriere

Tous les fans de The Cure vous le diront, c’est ici que tout converge. Apres des annees de balancement entre la pop lumineuse et le desespoir le plus noir, Robert Smith trouve avec « Disintegration » l’equilibre parfait, la synthese de tout ce qui faisait la grandeur du groupe. La melancolie y atteint une dimension presque sacree, et chaque morceau semble taille pour l’eternite, monumental sans jamais etre pompeux, intime malgre son ampleur.

L’influence du disque depasse de loin le cercle des amateurs de rock gothique. On en retrouve les traces dans des pans entiers de la musique alternative qui suivra, du shoegaze a la dream pop, partout ou l’on cherche a noyer l’emotion dans des cathedrales de guitares et de claviers. Des generations de musiciens ont grandi avec ce disque comme boussole, y puisant la permission d’etre tristes, lents, immenses, a contre courant de toutes les modes.

Robert Smith, lui, n’a jamais vraiment fait mieux, et il le sait. « Disintegration » reste la reference absolue a laquelle on compare tout le reste de son oeuvre, le sommet vers lequel les regards reviennent toujours. Un disque qu’on n’ecoute pas a la legere, qui exige le silence et la nuit, mais qui recompense au centuple celui qui accepte de s’y abandonner. La preuve eclatante que la plus profonde des tristesses peut accoucher de la plus pure des beautes.

Au fond, « Disintegration » raconte une histoire universelle, celle d’un homme qui regarde sa jeunesse s’enfuir et qui choisit d’en faire de la musique plutot que de sombrer en silence. Chacun peut s’y reconnaitre, y projeter ses propres deuils et ses propres vertiges. C’est sans doute la le secret de sa longevite, cette capacite a parler a tous ceux qui, un jour, ont senti le sol se derober sous leurs pieds. Un disque compagnon, de ceux qui accompagnent une vie entiere.

La note des passionnés

4,0 /5

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Disintegration