Bauhaus, ou comment quatre Anglais ont inventé la nuit en 1980
Northampton, fin des années 70. Une ville grise du centre de l’Angleterre, le genre d’endroit d’où l’on ne s’attend à voir sortir que des comptables et de la pluie. Et puis surgissent quatre olibrius qui décident, eux, de fabriquer du noir. Pas du noir métaphorique : du vrai noir, du noir d’encre, du noir qui colle aux murs. Bauhaus, c’est leur nom, piqué à l’école d’art allemande, parce que ces gens-là ne font jamais rien au hasard. Et leur premier album, « In the Flat Field », débarque le 7 novembre 1980 chez 4AD comme un corbeau qui se poserait sur votre tourne-disque. Premier album du groupe, premier album du label aussi (référence CAD 13, on n’invente rien). Autant dire que la légende commence là, dans ce caniveau élégant.
Quatre types, donc. Peter Murphy au chant, une asperge gothique avant l’heure, des pommettes à faire pâlir un vampire au chômage, une voix de baryton qui sonne comme Bowie tombé dans une crypte. Daniel Ash à la guitare, l’homme qui torture sa six-cordes plus qu’il n’en joue, inventeur officieux du grincement comme art de vivre. Et la section rythmique fraternelle : David J à la basse et Kevin Haskins à la batterie, deux frangins qui posent le squelette froid sur lequel tout ce barnum théâtral va danser. Voilà l’équipe. Notez les noms : la moitié de la décennie suivante leur doit quelque chose.
Le single fantôme qui hante l’album
Avant d’attaquer le disque lui-même, parlons de l’éléphant dans la pièce. Ou plutôt du cadavre. En 1979, soit plus d’un an avant l’album, Bauhaus avait déjà lâché son premier single : « Bela Lugosi’s Dead ». Plus de neuf minutes de dub spectral, de reverb caverneuse et de la voix de Murphy psalmodiant la mort de l’acteur qui incarna Dracula. C’est, à peu près universellement reconnu, l’acte de naissance du rock gothique. La pierre fondatrice. Le big bang en noir et blanc.
Subtilité capitale, et piège à amateurs : « Bela Lugosi’s Dead » ne figure PAS sur la version originale de « In the Flat Field ». Le single vivait sa vie de son côté, et l’album s’est construit sans lui. Les rééditions ont depuis tout mélangé, mais en 1980, l’auditeur qui posait le 33 tours sur sa platine n’y trouvait pas le tube morbide. Il trouvait autre chose. Quelque chose de plus brut, de plus nerveux, de moins confortable. Et c’est tant mieux.
Neuf morceaux qui raclent l’âme
Alors, qu’y a-t-il dedans ? Du post-punk poussé dans ses retranchements les plus sombres et les plus théâtraux. La chanson-titre, « In the Flat Field », c’est de la guitare qui hurle, du saxophone qui couine (oui, du saxophone, Daniel Ash ne recule devant rien), et Murphy qui éructe son angoisse existentielle comme un acteur shakespearien en pleine crise. On pense à « Double Dare » qui ouvre le bal tel un avertissement, à « Stigmata Martyr » et son latin de messe noire, à « Dive » et sa fureur saturée. Ce disque ne cherche pas à plaire. Il cherche à marquer. Nuance énorme.
L’astuce de Bauhaus, c’est l’espace. Là où les punks bourraient le mix jusqu’à l’étouffement, eux laissent du vide, du silence, des trous noirs où l’écho vient se perdre. Ash gratte des éclats de guitare comme des griffures sur une vitre, la basse de David J avance en rampant, Haskins frappe sec et froid. Et au milieu, Murphy fait son numéro, mi-crooner damné mi-prêcheur halluciné. C’est glacial, c’est tendu, c’est habité. Et derrière l’apparente austérité, il y a une science du dramatique qui ne trompe personne : ces gamins venaient de l’art, ils savaient exactement ce qu’ils faisaient.
« Gothick as Brick » : quand la presse anglaise sortait les crocs
Et la critique, dans tout ça ? Accrochez-vous, parce que c’est savoureux. À sa sortie, « In the Flat Field » s’est fait étriller par la presse musicale britannique. Le biographe du groupe, Ian Shirley, parle d’un disque tout bonnement « absolutely slated » par les hebdos anglais. Le plus féroce reste le NME et son critique Andy Gill, qui pondit un papier resté célèbre sous le titre assassin « Gothick as Brick ». Le verdict ? L’album n’était selon lui que « nine meaningless moans and flails bereft of even the most cursory contour of interest ». Traduisons l’esprit : neuf gémissements creux, sans le moindre intérêt. Ambiance.
Le plus drôle, c’est que ce même Gill reconnaissait du bout des lèvres que l’atmosphère sombre du machin rappelait Siouxsie and the Banshees ou Joy Division. Autrement dit : il sentait bien qu’il se passait un truc, mais il refusait de l’aimer. Pendant ce temps, les fanzines, eux, encensaient le disque. Le fossé classique entre la presse officielle, condescendante, et le terrain, qui sait reconnaître les siens. Spoiler : le terrain avait raison.
Le triomphe posthume d’un disque maudit
Car voilà le retournement, le genre de pirouette dont l’histoire du rock raffole. Quarante ans plus tard, « In the Flat Field » est cité partout comme l’un des tout premiers et des plus influents albums de rock gothique. Le disque honni est devenu un classique culte, une bible pour des générations de groupes habillés en noir. Sans Bauhaus, pas de Sisters of Mercy, pas cette esthétique funèbre et grandiloquente qui irriguera tout un pan des années 80 et au-delà. Peter Murphy, lui, deviendra une véritable icône goth, le parrain incontesté, celui qu’on viendra saluer comme on salue un patriarche.
Moralité ? Méfiez-vous toujours des exécutions critiques à chaud. « In the Flat Field » n’était pas un disque raté : c’était un disque en avance, trop sombre et trop théâtral pour une presse qui n’avait pas encore le vocabulaire pour le décrire. Bauhaus n’a pas seulement sorti un premier album. Ils ont ouvert une porte, et derrière cette porte, il faisait nuit pour longtemps. Posez-le un soir d’orage, lumières éteintes. Vous comprendrez.
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