1987 Album

Floodland

par The SISTERS OF MERCY

4,0
Sortie 1987

Leeds, 1985 : quand le château de cartes gothique s’effondre

Imaginez la scène. Vous montez le groupe le plus ténébreux d’Angleterre, vous sortez un premier album culte, « First and Last and Always », et patatras : votre guitariste Wayne Hussey et votre bassiste Craig Adams claquent la porte pour aller fonder The Mission. Pire : ils partent avec un accord juridique qui interdit pratiquement au patron de continuer sous le nom The Sisters of Mercy. Voilà le tableau qui attend Andrew Eldritch en cet automne 1985. Le groupe de Leeds vole en éclats, l’album numéro deux part en fumée, et notre homme se retrouve seul comme un coyote dans le désert, lunettes noires vissées sur le nez.

Sauf qu’on ne la fait pas à Eldritch. Le bonhomme rumine, attaque par un disque sous le nom The Sisterhood (le fameux « Gift » de 1986), histoire de planter un drapeau juridique sur le nom avant que les transfuges ne s’en emparent. Mal accueilli, le truc lui coûte même son contrat d’édition. Mais la vengeance, c’est un plat qui se mange glacé, et Eldritch va nous servir un banquet entier. Direction Hambourg, ses canaux, ses brumes, son eau partout : le bonhomme y écrit un album obsédé par les inondations. Le titre tombe tout seul : « Floodland ». La terre des crues. Le déluge personnel d’un homme qui a tout perdu et qui compte bien tout reprendre.

Un homme, une voix de caveau et un robot nommé Doktor Avalanche

Voilà le coup de génie de l’affaire : Eldritch ne remplace personne. Ou presque. Il engage bien la bassiste américaine Patricia Morrison (transfuge des Gun Club, gueule d’icône gothique), mais entre nous, elle sert surtout de visage sur les pochettes et les clips. Eldritch l’a balancé sans pincettes : « I couldn’t even get her to pick up the bass in the first place. » Traduisez : je n’ai même pas réussi à lui faire prendre la basse. Charmant. Le reste, c’est lui. Tout. Il joue tous les instruments, il programme tout, il chante tout de cette voix de basse caverneuse qui sonne comme un mort-vivant récitant de la poésie au fond d’une crypte.

Et il n’est pas vraiment seul, en réalité. Il a son fidèle complice : Doktor Avalanche, la boîte à rythmes maison, ce métronome cybernétique qui martèle les morceaux avec une froideur mécanique inimitable. Eldritch assemble « Floodland » à coups de séquenceurs et de samplers, loin du groupe de rock classique transpirant en studio. C’est de la musique d’ingénieur autant que de poète. Le Docteur ne fatigue jamais, ne réclame pas d’augmentation et ne part jamais fonder un groupe rival. Le batteur idéal, en somme.

This Corrosion : Jim Steinman débarque avec 40 choristes et un opéra sous le bras

Maintenant, accrochez-vous, parce que c’est là que « Floodland » bascule dans la démesure totale. Pour la pièce maîtresse, Eldritch va chercher Jim Steinman. Oui, LE Jim Steinman, le cinglé magnifique qui a transformé Meat Loaf en cathédrale de rock FM avec « Bat Out of Hell », le roi du grandiose, du tape-à-l’oeil sublime, du refrain gros comme un paquebot. Le mariage est contre nature sur le papier : le pape glacial du rock gothique anglais et le faiseur de blockbusters américains. Sur disque, c’est une bombe atomique.

« This Corrosion » dure près de onze minutes dans sa version album. Onze minutes ! Steinman convoque carrément des dizaines de choristes de la New York Choral Society, qui balancent un « Hey now, hey now now » à faire trembler les vitraux. C’est de l’opéra-rock gothique, du Wagner sous amphétamines, une cathédrale sonore où la voix de tombeau d’Eldritch surfe sur des choeurs gigantesques. Le single grimpe jusqu’à la 7e place des charts britanniques. Pour un groupe censé être maudit et confidentiel, c’est un triomphe insolent. La rumeur veut qu’Eldritch ait écrit ce déluge de choeurs comme une parodie de la pompe rock, une vacherie ironique adressée à ses ex-camarades de The Mission. Sublime et vachard à la fois : du grand art.

Dominion, Lucretia et le mausolée gothique le plus chic des eighties

Steinman remet le couvert sur « Dominion/Mother Russia », autre monument à tiroirs, autre déferlante de choeurs et d’arrangements pharaoniques. On y croise le tournage du clip à Pétra, en Jordanie, ces façades roses taillées dans la roche : la classe gothique absolue, loin des cimetières en carton-pâte de la concurrence. Et puis il y a « Lucretia My Reflection », le titre qui referme l’album et qui sortira en single. Là, c’est Doktor Avalanche qui mène la danse, ligne de basse hypnotique, pulsation implacable, et cette voix sépulcrale qui scande son refrain comme une incantation. Du Sisters pur jus, sans rallonge symphonique, et ça reste un classique des dancefloors noirs.

Le reste de « Floodland » baigne dans la même eau noire : « Flood I », « Flood II », « 1959 » et son piano fantomatique. Un disque obsédé par l’engloutissement, où chaque morceau ruisselle. Sorti le 16 novembre 1987 sur Merciful Release, l’album débarque numéro 9 des charts anglais et finira disque d’or. La critique de l’époque tique, fait la moue, parle de mégalomanie. Le temps, ce grand juge, a tranché dans l’autre sens : « Floodland » trône aujourd’hui parmi les albums gothiques fondateurs, le mètre étalon du genre.

La morale de l’histoire ? Andrew Eldritch, lâché par tout le monde, enfermé à Hambourg avec une boîte à rythmes et une rage froide, a accouché du disque le plus monumental de sa carrière. Pendant que The Mission jouait les bons élèves du rock gothique, lui construisait une cathédrale. Seul, ou presque. Avec un robot et une armée de choristes. La revanche du solitaire, en somme, gravée dans le marbre noir.

— Discographie —

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