Tyranny and Mutation
par BLUE OYSTER CULT
Blue Oyster Cult est l’un des groupes les plus intelligents que le hard rock américain ait jamais produit, et c’est aussi l’une des formations dont l’intelligence a le plus souvent déroute les gens qui attendaient simplement du heavy metal. Sandy Pearlman, leur manager et producteur, était un intellectuel qui avait des théories sur la musique, sur la culture populaire, sur le rôle du rock comme vecteur de signification complexe. Ces théories informaient directement la musique du groupe – les paroles obscures et mythologiques, les références à l’occultisme et à la science-fiction, l’esthétique visuelle qui empruntait aux romans policiers, au symbolisme hermétique et a la culture bande dessinée américaine.
Tyranny and Mutation, leur deuxième album, est plus heavy et plus direct que leur debut éponyme. Le groupe avait absorbé les leçons du hard rock britannique – Led Zeppelin, Black Sabbath – et les avait intégrées dans leur propre esthétique sans les copier. Ce qui distingue Blue Oyster Cult de leurs contemporains de heavy metal, c’est la sophistication harmonique : leurs chansons ont des progressions harmoniques qui s’aventurent dans des territoires que la plupart des groupes de hard rock de l’époque n’auraient pas explorés.
Buck Dharma – Donald Roeser de son vrai nom – est l’un des grands guitaristes méconnus du rock américain. Sa technique, qui combine le heavy rock avec une sensibilité jazz et une connaissance de la théorie musicale classique, produit des solos et des riffs d’une originalité constante. Il ne cherche pas a être Hendrix ou Page : il cherche a être Buck Dharma, et ce chemin vers une originalité entièrement personnelle est ce qui fait de sa guitare quelque chose d’immédiatement reconnaissable.
« The Red and the Black » et « Hot Rails to Hell » sont les deux morceaux qui montrent le groupe dans son mode le plus heavy – des riffs massifs, une dynamique agressive, une production qui compresse l’énergie au lieu de la laisser se disperser. Ces morceaux ont influencé directement ce qui allait devenir le heavy metal des années quatre-vingt : la structure du riff, la façon de construire la tension et de la relâcher, l’utilisation des silences comme arme rythmique.
« O.D.’d on Life Itself » et « Mes Dames Sorcières » montrent l’autre face du groupe – plus mélodique, plus ambiguë, avec des paroles qui jouent avec l’ironie et le sous-texte d’une façon que les paroles de hard rock n’avaient habituellement pas. Il y a quelque chose de littéraire dans les textes de Blue Oyster Cult qui les distingue de leurs contemporains : Albert Bouchard, Allen Lanier et Eric Bloom écrivent des chansons qui supposent un auditeur qui peut faire des connexions entre des références disparates.
La collaboration du groupe avec Sandy Pearlman et Murray Krugman comme co-producteurs est l’une des grandes réussites de leur discographie. Pearlman avait une vision claire de ce que Blue Oyster Cult devait sonner – puissant mais pas primaire, obscur mais pas hermétique – et il savait comment guider les sessions pour obtenir ce résultat.
Tyranny and Mutation a posé les fondations de tout ce que Blue Oyster Cult allait accomplir dans les années suivantes : Secret Treaties, Agents of Fortune (avec « Don’t Fear the Reaper »), Spectres. C’est l’album ou le groupe a trouvé sa voix définitive – cette combinaison unique d’intelligence, de puissance et d’ambiguité qui n’appartient qu’a eux. Pour les amateurs de hard rock qui veulent quelque chose qui demande plus que la seule réponse physique, Blue Oyster Cult et Tyranny and Mutation en particulier sont des découvertes essentielles.
Le contexte new-yorkais de Blue Oyster Cult mérite d’être souligné. Né des cercles intellectuels de l’université Stony Brook, le groupe venait d’un milieu qui avait peu de rapport avec les traditions populaires du rock américain. Sandy Pearlman et les membres du groupe avaient des références qui venaient des romans de science-fiction (Michael Moorcock était un ami du groupe), de la poésie d’avantgarde et de la culture underground new-yorkaise. Cette façon d’aborder le rock depuis une perspective intellectuelle décalée est ce qui donne a Tyranny and Mutation sa singularité.
« Mistress of the Salmon Salt (Quicklime Girl) » et « Baby Ice Dog » illustrent cette tendance a nommer les chansons avec des titres qui intriguent avant que la musique ne commence – des titres qui semblent sortir d’un roman de Thomas Pynchon plutôt que d’un disque de hard rock. Il y a chez Blue Oyster Cult une conscience aigue que les titres, les pochettes et les paroles font partie intégrante de l’oeuvre, qu’on ne peut pas séparer la forme musicale de la forme littéraire et visuelle dans laquelle elle s’inscrit.
Tyranny and Mutation a été enregistré aux Record Plant Studios de New York, et la production a ce son caractéristique du hard rock new-yorkais des années soixante-dix : dense, légèrement sombre, avec une compression qui donne de la présence aux guitares sans les rendre criardes. Ce son allait influencer directement ce qui deviendrait le heavy metal new-yorkais – Twisted Sister, Manowar, et plus tard des groupes comme Type O Negative avaient tous dans leurs gènes quelque chose qui venait de cette façon de produire la lourdeur sans sacrifier la clarté.
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