1965 Album

Turn, Turn, Turn

par The BYRDS

4,0
Sortie 1965
Artiste The BYRDS
Genres folk rock

Le livre de l’Ecclésiaste mis sous tension électrique

Il faut avoir un sacré culot pour ouvrir un single avec un texte vieux de deux mille cinq cents ans. The Byrds, eux, ne se posent pas la question. En novembre 1965, Roger McGuinn, David Crosby, Chris Hillman, Michael Clarke et Gene Clark propulsent « Turn! Turn! Turn! (To Everything There Is a Season) » au sommet du Billboard Hot 100, où il va rester trois semaines. Un numéro un américain dont les paroles sont tirées mot pour mot du livre de l’Ecclésiaste, chapitre trois, dans la version King James de la Bible. On peut chercher un précédent dans l’histoire de la pop mondiale, on ne le trouvera pas. C’est peut-être la chanson de protestation anti-guerre la plus ancienne de l’histoire de la musique populaire, puisque ses paroles ont environ vingt-cinq siècles d’avance sur le mouvement pacifiste américain.

La mélodie, elle, appartient à Pete Seeger. Ce géant du folk américain, militant toute sa vie, ancien proche du Parti communiste américain, l’a composée à la fin des années cinquante en feuilletant sa Bible dans son appartement new-yorkais. Il a mis sept ans à convaincre quiconque de la commercialiser. Sept ans. Et quand les Byrds s’en emparent, elle explose en quelques semaines. La magie du timing. La magie du folk-rock.

La Rickenbacker 360/12 : une cathédrale de verre en deux minutes quarante-neuf secondes

Ce qui frappe d’emblée dans « Turn! Turn! Turn! », c’est ce son. Cette Rickenbacker 360/12 à douze cordes que Roger McGuinn fait sonner comme une cathédrale de verre suspendue au-dessus du Pacifique. Cristallin, aérien, presque céleste : on a l’impression d’entendre à la fois le passé millénaire des paroles et un futur électrique qui n’existe pas encore. McGuinn a travaillé ce timbre obsessionnellement, en écoutant George Harrison jouer sa propre Rickenbacker douze cordes sur les premiers disques des Beatles, puis en cherchant à pousser le son encore plus haut, encore plus lumineux, encore plus lumineux.

Il a décrit lui-même son processus de la façon suivante : « J’essayais de combiner John Coltrane et les Beatles dans une seule guitare. Coltrane avait cette façon de faire des runs mélodiques à grande vitesse, une façon de penser en nappes. Les Beatles avaient les harmonies. J’ai mis les deux ensemble sur douze cordes et ça a donné quelque chose que personne n’avait jamais entendu avant. » L’ambition est démesurée. Le résultat est immédiat. Ce jingle-jangle sound, comme on l’appellera bientôt, va devenir une couleur musicale autonome. On n’a pas besoin de savoir d’où ça vient pour le reconnaître : ces quelques secondes d’introduction à la douze cordes, et on sait. C’est les Byrds. C’est l’Amérique de 1965. C’est quelque chose de neuf.

Pete Seeger, l’homme qui a osé mettre Salomon en musique

Pete Seeger mérite une parenthèse entière, parce que « Turn! Turn! Turn! » n’existe pas sans lui. En 1959, à New York, ce fils de musicologue et militant infatigable tombe sur l’Ecclésiaste et décide que ça fera une chanson. La traduction King James est d’une beauté formelle renversante : « To every thing there is a season, and a time to every purpose under the heaven. A time to be born, and a time to die; a time to plant, and a time to pluck up that which is planted. » Seeger ne change presque rien au texte biblique. Il ajoute seulement, à la toute fin, une ligne de son cru : « a time of peace, I swear it’s not too late. » C’est la seule intervention humaine dans un texte que la tradition juive attribue au roi Salomon et que les historiens modernes datent du quatrième ou troisième siècle avant notre ère. Une ligne finale, écrite en 1959 par un folk singer de New York, qui transforme une méditation intemporelle sur les cycles de l’existence en chanson de protestation contre la guerre. C’est un acte d’écriture minuscule avec des conséquences cosmiques.

Le groupe folk The Limeliters a enregistré la chanson en 1962. Les Byrds la reprennent trois ans plus tard avec une instrumentation rock et une production signée Terry Melcher, fils de Doris Day et un des nez les plus fins de Columbia Records à l’époque. Melcher comprend immédiatement que le mariage entre la douze cordes de McGuinn et ce texte biblique est une bombe à retardement. Il soigne l’enregistrement, polit les harmonies, et laisse la chanson respirer. Deux minutes quarante-neuf secondes. Pas une de plus.

1965 : l’Amérique brûle et les Byrds chantent la sagesse éternelle

Il faut replacer le single dans son contexte pour mesurer son impact exact. Nous sommes en 1965. L’Amérique envoie ses fils au Vietnam en masse croissante. Les premiers body bags reviennent. Le mouvement des droits civiques est à son pic de violence et de courage, de Selma à Montgomery, des émeutes de Los Angeles. La Grande Société de Lyndon Johnson promet tout et commence à craquer. Dans ce chaos, dans cette Amérique qui doute d’elle-même pour la première fois depuis 1945, les Byrds sortent un single qui dit : il y a un temps pour tout, un temps pour la guerre et un temps pour la paix, et ça se finira, ça se finira forcément. Le message est à la fois fataliste et terriblement optimiste. Ce n’est pas un appel à la révolution, c’est quelque chose de plus profond, de plus stratifié : une invitation à la patience et à l’espérance ancrée dans une sagesse millénaire.

Les étudiants vont le chanter dans les manifs. Les hippies vont s’en emparer deux ans plus tard à San Francisco. Et paradoxalement, certains sénateurs conservateurs n’y verront rien à redire, parce que c’est la Bible, parce qu’on ne peut pas censurer l’Ecclésiaste, parce que la chanson ne dit pas « stop la guerre » mais « tout a son temps ». C’est du génie, que ce soit intentionnel ou non. Seeger n’est pas naïf : il sait exactement ce qu’il fait. Et les Byrds, en l’enregistrant, savent exactement dans quelle Amérique ils vivent.

Les voix harmonisées : McGuinn, Crosby, Clark

La guitare de McGuinn capte immédiatement l’oreille, mais le coeur du son des Byrds, c’est leurs harmonies vocales. Roger McGuinn, David Crosby et Gene Clark chantent à trois voix avec une précision et une chaleur qui évoquent les meilleurs instants des Everly Brothers ou des Beach Boys, mais dans un registre plus naturel, moins artificiel, moins produit. Crosby apporte une souplesse harmonique intuitive, une façon de trouver la tierce parfaite sans qu’on l’entende chercher. Clark, lui, chante avec une intensité douce, une mélancolie voilée qui donne une profondeur émotionnelle à n’importe quel texte. Sur « Turn! Turn! Turn! », les trois voix ensemble créent une quatrième voix imaginaire, une résonance qui dépasse la somme des parties.

Chris Hillman à la basse et Michael Clarke à la batterie assurent une rythmique franche, solide, avec cette pulsation particulière qui fait qu’on peut à la fois méditer et danser. C’est le paradoxe des Byrds : ils sont sérieux sans jamais être ennuyeux, spirituels sans jamais être pontifiants. Cette capacité à habiter simultanément deux registres, la profondeur et la légèreté, est leur marque de fabrique. Et sur ce single, elle atteint un sommet qu’ils ne dépasseront peut-être jamais.

L’arbre généalogique : de R.E.M. à Tom Petty en passant par les Bangles

Ce que les Byrds inventent sur « Turn! Turn! Turn! » va hanter la musique américaine pendant cinq décennies. Tom Petty a grandi avec les Byrds dans les oreilles, et ses Heartbreakers doivent une fière chandelle à la rythmique propre de Hillman et Clarke. R.E.M., dans les années 1980 à Athens, Georgie, construit son son autour de la Rickenbacker de Peter Buck, hommage direct et revendiqué à McGuinn. Peter Buck l’a dit lui-même : « Sans McGuinn, je n’aurais pas eu de raison de jouer de la guitare. » The Bangles, The Jayhawks, Wilco, Teenage Fanclub au Royaume-Uni dans les années quatre-vingt-dix : autant de groupes dont les racines plongent directement dans ce jingle-jangle californien de 1965.

David Crosby, viré des Byrds en 1967 pour indiscipline chronique et désaccords artistiques avec McGuinn, rebondit magnifiquement avec Crosby, Stills and Nash puis Young. Mais sans ces deux premières années de Byrds, sans ces heures passées à apprendre à harmoniser à trois voix sur des textes de Dylan et de l’Ecclésiaste, CSN n’aurait pas été ce qu’il est. Gram Parsons rejoindra les Byrds en 1968 pour un album (« Sweetheart of the Rodeo ») et en repartira avec en tête l’idée du country-rock, ce mariage entre Nashville et la Californie qui engendrera les Eagles et toute une branche de la musique américaine. Toutes les routes du rock californien passent par cette bande de gamins qui ont osé mettre la Bible en rock’n’roll un après-midi de 1965 en studio à Los Angeles.

La chanson la plus ancienne du rock’n’roll

« Turn! Turn! Turn! » est une anomalie dans l’histoire de la musique populaire, et c’est précisément ce qui en fait un monument. Ses paroles ont deux mille cinq cents ans. Sa mélodie a six ans au moment de l’enregistrement. Son son est celui d’une modernité absolue. Et son message, cette invitation à reconnaître les cycles de la vie, à accepter que tout a son temps, à croire malgré tout qu’il est encore temps pour la paix, résonne en 1965 comme en 2025 avec la même force tranquille. Ce n’est pas un hasard. C’est de la grande chanson. C’est la preuve que la pop music, quand elle se donne les moyens de ses ambitions, peut toucher à quelque chose d’universel et d’intemporel. Deux minutes quarante-neuf secondes. Une guitare à douze cordes. Trois voix harmonisées. Et l’Ecclésiaste. C’est tout ce qu’il faut.

Pete Seeger est mort en janvier 2014 à quatre-vingt-quatorze ans. Il avait tout vu. La guerre du Vietnam, la fin de la guerre froide, le 11 septembre, les guerres d’Irak et d’Afghanistan. Il avait continué à chanter, à militer, à croire qu’il n’était pas trop tard. Sa dernière ligne de sa plus grande chanson comme programme de vie entier.

La note des passionnés

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