The Hangman’s Beautiful Daughter
The Hangman’s Beautiful Daughter, The Incredible String Band (1968) : Le folk psychédélique qui stupéfia les Beatles
Mars 1968. Dans les studios Sound Techniques de Chelsea à Londres, Robin Williamson et Mike Heron, les deux cerveaux de l’Incredible String Band, terminent de mixer un disque qui va stupéfier à peu près tout le monde. Paul McCartney le choisira comme son album préféré de l’année 1968. Bob Dylan en sera fan. John Peel en fera la promotion avec un enthousiasme qui frisait la dévotion. The Hangman’s Beautiful Daughter, troisième album du duo écossais, s’installera jusqu’à la cinquième place du UK Albums Chart, une position somptueuse pour un disque aussi radicalement non-commercial.

Le voyage cosmique du folk celtique : instruments rares et visions psychédéliques
L’Incredible String Band défie toute classification sérieuse, et c’est précisément pourquoi ils méritent notre attention totale. Fondé à Edimbourg en 1966, le duo formé par Robin Williamson et Mike Heron tire son inspiration de sources aussi disparates que la musique folk celtique, les traditions musicales orientales, le raga indien, la poésie mystique et les explorations psychédéliques qui sont devenues la monnaie courante de la contre-culture britannique. Leurs deux premiers albums avaient déjà témoigné d’une vision musicale singulière, mais The Hangman’s Beautiful Daughter représente leur accomplissement le plus ambitieux.
La liste des instruments utilisés sur cet album donne le vertige : sitar, oud, banjoulele, chalumeau, guimbarde, gimbri, mandoline, flûte de Pan, dulcimer, et bien d’autres encore que la langue française n’a parfois pas de nom pour désigner. Ce déploiement d’instruments du monde entier, à une époque où la world music n’avait même pas encore de nom, témoigne d’une curiosité encyclopédique et d’une générosité artistique qui force le respect. Le groupe utilisait les techniques de multi-piste avec une sophistication étonnante pour capturer ces couches sonores qui se répondent et se complètent comme les voix d’un chœur imaginaire.
La pièce centrale de l’album est « A Very Cellular Song », une fresque de treize minutes que Mike Heron a décrite comme « un voyage acide, avec chaque section représentant différents niveaux de l’humanité et toute la vie qui se rassemble à la fin ». Le morceau intègre un spiritual bahaméen traditionnel, « I Bid You Goodnight », que le groupe avait découvert dans une collection de musiques du monde, et le tresse avec des parties originales d’une complexité vertigineuse. C’est l’un des morceaux les plus longs et les plus ambitieux que le folk psychédélique britannique ait jamais produit.
Le titre de l’album, mystérieux et poétique, résume parfaitement l’univers de Williamson et Heron : une image forte, légèrement inquiétante, qui ouvre sur un espace imaginaire sans jamais en définir les contours. On a longtemps cherché une signification littérale à cette « fille du bourreau », mais le duo a toujours refusé d’expliquer trop clairement, laissant à chaque auditeur la liberté de construire sa propre mythologie.
« The Hangman’s Beautiful Daughter fut mon album favori de 1968. Il me touchait dans un endroit que je n’arrivais pas à localiser. » Paul McCartney, en 1968, sur l’album de l’Incredible String Band
La présence de Licorice McKechnie et Rose Simpson sur certains titres ajoute une dimension supplémentaire à l’oeuvre : leurs voix et leurs instruments viennent enrichir le duo de base sans jamais le diluer, créant des moments de polyphonie inattendue qui semblent surgir de la tradition folk anglaise tout en la transcendant complètement. Les paroles de Williamson, portées par son accent écossais distinctif, ont la qualité des incantations ou des contes anciens : elles semblent appartenir à une autre époque, ou peut-être à aucune époque en particulier.
La redécouverte de l’Incredible String Band par les musiciens indie et folk du vingt-et-unième siècle témoigne de la durabilité de leur vision. Des artistes comme Devendra Banhart, Joanna Newsom et Fleet Foxes ont tous cité leur influence, reconnaissant dans l’oeuvre de Williamson et Heron une permission essentielle : celle de prendre la musique folk au sérieux comme véhicule d’exploration psychédélique et cosmique, sans jamais sacrifier la beauté mélodique à l’expérimentation. C’est cette synthèse rare, et non les recettes, qui fait de The Hangman’s Beautiful Daughter un album qui traverse les décennies sans vieillir.
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