John Renbourn
par John RENBOURN
Imaginez un jeune homme de vingt-deux ans dans une chambre du quartier de Notting Hill, à Londres, en 1965. Il a les doigts écorchés à force de jouer, une collection de disques qui va du flamenco espagnol à la musique traditionnelle irlandaise en passant par le blues du Delta et les chants médiévaux. Sur sa table de nuit, des partitions de luth du XVIe siècle. Dans sa tête, une question obsessionnelle : est-ce que la guitare acoustique peut tout dire ? Tout, la douleur, la joie, le sacré, le profane, le passé et le présent simultanément ?
Ce jeune homme s’appelle John Renbourn. Et en 1965, il répond à sa propre question par l’affirmative avec un premier album éponyme qui est l’un des documents les plus précieux de la scène folk britannique de l’époque, un disque qui invente en temps réel une façon de parler à la guitare que personne n’avait tout à fait formulée avant lui.

Genèse : le guitariste qui voulait tout jouer à la fois
John Renbourn naît en 1944 à Londres, dans une famille de classe moyenne sans connexion particulière à la musique. Mais il découvre la guitare adolescent et quelque chose se déclenche, une fascination qui ne le quittera plus jamais. Il étudie à la Guildhall School of Music, mais c’est dans les clubs folk et les pubs du circuit londonien que sa formation réelle se déroule.
La scène folk britannique des années 60 est un carrefour extraordinaire. Les musiciens qui la peuplent sont des autodidactes voraces : ils lisent les partitions de John Dowland et de Francesco da Milano, ils écoutent Leadbelly et Robert Johnson, ils se passionnent pour les rythmes indiens et les modes modaux du jazz de Miles Davis. C’est dans cet environnement que Renbourn rencontre Bert Janschl’autre géant de la guitare folk britannique de l’époque, avec lequel il formera plus tard le duo Pentangle.
Le contrat avec le label Transatlantic Records est signé en 1965. Transatlantic est la maison de disques folk britannique par excellence, Bert Jansch y enregistre son premier album la même année, Davy Graham y a enregistré le sien quelques mois plus tôt. C’est le bon endroit pour un guitariste qui ne rentre dans aucune case et qui a besoin d’un label assez curieux pour ne pas lui en demander une.
Les sessions d’enregistrement sont rapides, vivantes, presque sans filet. Renbourn joue en direct, avec peu de prises multiples. L’album qui en résulte est d’une authenticité absolue, on entend les respirations, les légères imperfections, la présence physique d’un musicien dans une pièce.
Les morceaux phares : là où le luth rencontre le Delta
« Judy » ouvre l’album avec une guitare fingerpicking d’une fluidité renversante. Renbourn joue une mélodie de composition propre qui semble à la fois ancienne et parfaitement contemporaine, comme si elle avait toujours existé et qu’il ne faisait que la retrouver. La technique est impeccable mais jamais froide : la chaleur passe à travers les doigts, à travers le bois de la guitare, jusque dans votre système nerveux.
« My Boy » est un blues, mais un blues filtré par une sensibilité européenne, augmenté d’une sophistication harmonique qui le distingue de n’importe quelle interprétation straight. Renbourn joue du blues comme quelqu’un qui a étudié le blues de l’extérieur, depuis une autre culture, et qui y a trouvé quelque chose d’universel qu’il peut s’approprier sans trahir.
« Ladyfly » est l’une des compositions les plus évocatrices de l’album, une pièce instrumentale qui évoque exactement ce que le titre promet : la légèreté d’un insecte, la délicatesse d’une aile, la fragilité d’une chose vivante. « Goodbye Pork Pie Hat »reprise du standard de Charles Mingus, est peut-être la plus audacieuse démonstration de l’éclectisme de Renbourn : un morceau de jazz composé pour rendre hommage à Lester Young, réinterprété à la guitare folk acoustique par un Britannique de vingt-deux ans. Cela n’a aucune raison de fonctionner. Cela fonctionne magnifiquement.
« John Renbourn a changé ma façon de comprendre ce que la guitare acoustique pouvait faire. Avant lui, je pensais que c’était un instrument de chanson. Après lui, j’ai compris que c’était un orchestre entier. »
Jimmy Page, Led Zeppelin
Dans les coulisses : le cercle des guitaristes fous de Londres
Il faut parler de Davy Graham pour comprendre le contexte dans lequel Renbourn évolue en 1965. Graham est le pionnier, le guitariste folk-jazz-world britannique qui, le premier, a eu l’idée folle de mêler le fingerpicking traditionnel britannique avec les modes arabes et les syncopations du jazz. Son morceau « Anji », repris plus tard par Simon & Garfunkel, est la pièce de référence de cette génération. Renbourn, comme Jansch, a appris « Anji » de Graham, comme tous les guitaristes de la scène londonienne de l’époque.
Bert Jansch est l’autre présence fondamentale. Les deux guitaristes vivent dans la même maison pendant une période, une cohabitation musicalement explosive. Ils se jouent des trucs, se transmettent des techniques, se challengent mutuellement. Renbourn apporte à Jansch une certaine sophistication harmonique et une connaissance plus approfondie des musiques médiévales. Jansch apporte à Renbourn une rugosité, une âpreté folk qui empêche la sophistication de devenir de la sophistication froide.
Le Cousins Club, à Soho, est le quartier général de cette scène. Tous les dimanches soir, les meilleurs guitaristes de la ville se retrouvent dans ce club enfumé pour jouer, comparer, s’impressionner mutuellement. Renbourn y est une figure régulière, toujours attentif, toujours en train d’apprendre, toujours en train de chercher le morceau suivant, la synthèse suivante, l’impossible dialogue suivant entre musiques qui n’auraient pas dû se parler.

L’héritage : la route vers Pentangle et au-delà
Cet album de 1965 est le premier pas d’un voyage qui mènera Renbourn loin, très loin. En 1967, avec Bert Jansch, Jacqui McShee, Danny Thompson et Terry Cox, il fonde Pentanglel’un des groupes les plus originaux de la fin des années 60, à l’intersection du folk, du jazz et du classique médiéval. Les albums de Pentangle sont aujourd’hui des objets de culte pour tout mélomane curieux.
Mais c’est aussi en solo que Renbourn continuera à creuser son sillon particulier. Sir John Alot of Merrie Englandes Musyk Thyng and ye Grene Knyghte (1968), Lady and the Unicorn (1970), The Hermit (1977), chaque album est une exploration plus profonde de ce pays musical personnel où le Moyen Âge croise le Delta du Mississippi.
Jimmy Page de Led Zeppelin a cité Renbourn comme influence majeure. Nick Drake, qui fréquentait les mêmes cercles quelques années plus tard, doit quelque chose à cette esthétique de la guitare acoustique comme voix intérieure. Et tous les guitaristes de la scène fingerpicking contemporaine, de John Fahey à Leo Kottke à James Blackshaw, s’inscrivent dans une tradition que Renbourn a contribué à définir en 1965 dans un studio londonien, avec ses doigts abîmés et sa curiosité insatiable.
Mettez ce disque dans le soir. Laissez la guitare de John Renbourn remplir la pièce. Vous aurez l’impression d’entendre quelque chose de très ancien et de très neuf à la fois, la magie de la vraie musique, celle qui traverse les siècles parce qu’elle a trouvé quelque chose d’humain, quelque chose de fondamental, quelque chose qui ne vieillit pas.
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