Sortie 1972

Sandy Denny avait la plus belle voix du folk rock britannique. C’est une affirmation que presque tous les musiciens qui ont travaillé avec elle confirmeraient sans hésiter – Robert Plant la considérait comme la plus grande voix de sa génération, ce qui, venant de Plant, a du poids. Cette voix particulière : claire comme l’eau de source et chaude comme du miel en meme temps, capable de faire tenir dans une seule phrase la tendresse et la mélancolie et la force, une voix qui semble avoir absorbé toute la tradition du folk anglais et qui la restitue transformée en quelque chose de personnel et de nouveau.

Sandy, son troisième album solo, sorti en 1972 après The North Star Grassman and the Ravens (1971), montre Denny dans une période de transition musicale et personnelle. Elle avait quitté Fairport Convention – le groupe qui avait révolutionné le folk rock britannique avec des albums comme Liege and Lief – puis avait fondé Fotheringay avec Trevor Lucas, le musicien australien qui deviendrait son mari. Fotheringay avait eu un succès critique mais une courte vie. Et maintenant elle construisait sa carrière solo avec la certitude d’une artiste qui sait exactement ce qu’elle veut mais qui n’est pas toujours sure de comment l’obtenir.

« It’ll Take a Long Time » est l’une des grandes chansons de Denny, un chef-d’oeuvre de construction narrative et d’interprétation vocale. La chanson commence dans la désolation d’une séparation et finit quelque part entre l’espoir et la résignation – une trajectoire émotionnelle complexe que Denny parcourt avec une précision et une naturelle qui rendent la chanson encore plus dévastatrice. L’arrangement acoustique, avec ses guitares et ses cordes discrètes, sert parfaitement la ligne vocale sans jamais l’écraser.

« The Music Weaver » est une autre des compositions originales de Denny sur l’album, une chanson sur la musique elle-meme, sur ce que ca fait de faire de la musique et d’en dépendre pour donner un sens a sa vie. C’est métamusical dans le bon sens du terme : ça parle de quelque chose de réel sans devenir prétentieux ou auto-référentiel.

« For Nobody to Hear » et « Listen Listen » montrent les deux faces de Denny compositrice : la tristesse intérieure, intime, qu’elle canalisait mieux que presque n’importe qui ; et la capacité a ouvrir cette tristesse vers quelque chose de plus grand, de plus universel, de partageable. C’est la différence entre un journal intime et une grande chanson : les deux commencent au meme endroit, mais seule la seconde fait sortir le lecteur ou l’auditeur transformé.

Sandy a été produit avec Trevor Lucas, et leur collaboration professionnelle et personnelle est palpable dans les arrangements : ils se comprennent musicalement d’une façon qui rend la production organique et cohérente plutôt que calculée.

La fin de l’histoire de Sandy Denny est tragique. Elle mourra en 1978, a 31 ans, des suites d’un hématome cérébral après une chute dans des escaliers. Elle laisse derrière elle une discographie dont la qualité dépasse largement sa réputation posthume. Sandy est l’un des disques qui permet de comprendre pourquoi ses pairs la considéraient comme quelqu’un d’exceptionnel. Ce n’est pas un album facile, ce n’est pas un album qui fait des concessions a la popularité immédiate. Mais c’est un album honnete, personnel, et porté par une voix qui n’a pas d’égal dans le rock britannique de son époque.

Sandy Denny avait une façon de phrasé qui était entièrement originale dans le contexte du folk rock britannique. Ses contemporaines – Joan Baez, Joni Mitchell du côté américain, Maddy Prior et June Tabor du côté britannique – avaient chacune leur approche distincte, mais aucune ne ressemblait a Denny. Elle portait dans sa voix une mélancolie à la fois très anglaise et très universelle, quelque chose qui renvoyait aux traditions du folk des îles britanniques mais qui touchait des gens de toutes origines.

Elle avait aussi une façon de choisir ses répertoires et de traiter les chansons traditionnelles qui était celle d’une archiviste passionnée et d’une artiste créative en meme temps. Sur ses albums avec Fairport Convention, elle avait montré comment on pouvait réinterpréter le folklore anglais avec des arrangements de rock sans le trahir. Sur ses albums solo, elle explorait plus librement ses propres compositions et sa vision musicale personnelle.

Sandy l’album a été enregistré pendant une période ou Denny était particulièrement productive mais aussi particulièrement vulnérable. Les années suivantes seraient difficiles : une carrière qui ne trouvait pas tout a fait la place qu’elle méritait, des problèmes personnels croissants, un second passage chez Fairport Convention qui témoignait a la fois de son attachement au groupe et de son absence d’alternative claire. Sa mort prématurée en 1978 a transformé rétrospectivement chaque album qu’elle avait enregistré en quelque chose de plus précieux, de plus irrempla çable. Sandy, enregistré au sommet de ses capacités créatrices, est l’un des plus beaux.

Sur X : @SandyDenny

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