Sortie 1968

Streetnoise, Julie Driscoll et Brian Auger (1969) : la voix qui a brûlé le Swinging London

Il y a des voix qui traversent les décennies sans prendre une ride, des voix qui portent en elles toute l’urgence d’une époque révolue et pourtant si présente. La voix de Julie Driscoll est de celles-là. En 1969, quand paraît ce double album monumental intitulé Streetnoise, enregistré avec Brian Auger et sa Trinity, quelque chose de définitif se passe dans la musique britannique. Un chef-d’oeuvre absolu, un objet sonore hors normes qui synthétise en seize plages tout ce que le rock, le jazz, la soul et la musique psychédélique ont produit de meilleur au cours des deux années précédentes. Julie Driscoll n’est pas une chanteuse ordinaire : c’est une force de la nature, une entité musicale à part entière qui s’est forgée sur les routes et dans les clubs enfumés du circuit anglais depuis 1966, quand elle faisait les premières parties avec le Steampacket, ce groupe improbable qui réunissait dans la même formation Rod Stewart, Long John Baldry et Brian Auger lui-même.

La rencontre d’une voix et d’un orgue Hammond

L’histoire de Julie Driscoll et de Brian Auger commence dans les sous-sols du jazz londonien, là où les musiciens de la trempe d’Auger cherchaient à faire exploser les frontières entre les genres. Pianiste et organiste d’exception, passé par les meilleures tables du jazz britannique, Auger avait fondé la Trinity pour explorer les croisements impossibles entre le jazz modal, le rhythm and blues et le rock naissant. Quand Julie Driscoll prend le micro, tout change. Sa voix grave et intense, à la fois rock et soul, capable des nuances les plus subtiles comme des éclats les plus électrisants, donne une dimension humaine et charnelle à la virtuosité instrumentale d’Auger et de ses musiciens. En 1968, le single This Wheel’s on Fire, reprise de la composition de Bob Dylan et Rick Danko publiée dans les Basement Tapes, propulse le groupe au sommet des hit-parades britanniques, atteignant la cinquième place. Une version révolutionnaire, nappée de phasing psychédélique, habillée de distorsions et de cette urgence particulière qui caractérise les meilleurs moments du Swinging London à son apogée. Julie Driscoll devient l’icône que tout Londres vénère, avec ses paupières maquillées de noir et ses vêtements délirants, image parfaite d’une époque qui se croyait immortelle.

Pour Streetnoise, enregistré aux Advision Studios de Londres et produit par l’immense Giorgio Gomelsky, le producteur qui avait lancé les Rolling Stones et les Yardbirds, l’ambition est démesurée. Le double album mêle des originaux de Driscoll, notamment l’extraordinaire Czechoslovakia, A Word About Colour et le saisissant Vauxhall to Lambeth Bridge, à des reprises choisies avec une perspicacité remarquable : Light My Fire des Doors, Take Me to the Water de Nina Simone, Save the Country de Laura Nyro, All Blues de Miles Davis, et les deux grandes chansons de la comédie musicale Hair, Let the Sunshine In et I Got Life. Chaque titre est réinventé, transformé, passé au filtre d’une sensibilité unique qui ne ressemble à rien d’autre. La moitié des seize pistes est vocale, l’autre moitié brûle en instrumentaux où Auger démontre une maîtrise de l’orgue Hammond qui lui vaut depuis des décennies le respect des connaisseurs du monde entier.

« Julie Driscoll possède une voix qui peut tout faire : elle peut susurrer comme elle peut hurler, elle peut consoler comme elle peut déchirer. C’est une artiste totale. » – Brian Auger

Ce qui rend Streetnoise encore plus poignant avec le recul, c’est qu’il s’agit du chant du cygne de cette collaboration exceptionnelle. Julie Driscoll était épuisée par les tournées incessantes, écoeurée par la machine commerciale qui cherchait à la réduire à sa seule image de pop star. Elle préférait l’exploration artistique à la gloire facile. Après Streetnoise, elle prend le large, épouse le compositeur Keith Tippett et devient Julie Tippetts, s’engageant dans des territoires de plus en plus avant-gardistes, très loin des salles de concert bondées. Brian Auger, lui, continuera sous d’autres formations, toujours fidèle à sa vision d’une musique sans frontières. Mais Streetnoise reste, intact, témoignage irremplaçable d’une époque où tout semblait possible et où une voix pouvait changer le monde.

L’héritage de Streetnoise est immense et souvent sous-estimé. Ce double album a posé les bases du jazz-rock britannique, a démontré qu’une chanteuse pouvait être à la fois une star populaire et une artiste exigeante, a prouvé que les frontières entre les genres n’étaient que des conventions arbitraires. Des décennies plus tard, chaque fois qu’un musicien explore les croisements entre le jazz et le rock, entre la soul et l’avant-garde, il marche consciemment ou non sur les traces de Julie Driscoll, Brian Auger et la Trinity. Un disque fondateur, un monument du rock britannique qui mérite d’être redécouvert par chaque nouvelle génération.

— Discographie —

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