Sortie 1967

Julie Driscoll : Open, le disque oublié qui avait tout compris avant tout le monde

Il y a des injustices dans l’histoire du rock qui vous donnent envie de fracasser des disques contre les murs, pas par frustration destructrice mais par ce genre de rage sacrée que ressent le défenseur d’une cause juste qui voit l’évidence ignorée. Julie Driscoll est l’une de ces injustices-là. Plus précisément, Open, l’album qu’elle sort en 1967 avec Brian Auger and the Trinity, est l’une de ces oeuvres qui auraient dû changer le monde et qui, pour des raisons tenant davantage à la sociologie qu’à la qualité musicale, ont été rangées dans les marges de l’histoire.

Parlons d’abord de la femme. Julie Driscoll naît en 1947 à Londres. Elle est la fille d’un chauffeur de taxi de l’East End, ce quartier populaire de la capitale britannique qui a toujours été une fabrique à caractère et à talent. Elle entre dans la musique par la petite porte : elle est d’abord secrétaire chez Yardbirds’ manager Giorgio Gomelsky, l’homme qui avait découvert les Stones et les Yardbirds avant que d’autres ne s’en emparent. Gomelsky, avec son sens aigu des talents, la pousse à chanter. Elle rejoint la formation de Brian Auger, claviériste de jazz fusion avant que le terme n’existe.

Brian Auger : l’architecte de l’ombre

On ne peut pas parler de cet album sans rendre justice à Brian Auger, l’homme qui en est le véritable cerveau musical. Auger est en 1967 l’un des pianistes et organistes les plus fascinants de la scène britannique. Il a grandi dans le jazz, il a fait des clubs de bebop londoniens son université, il a absorbé Oscar Peterson et Bill Evans comme d’autres absorbent l’air qu’ils respirent. Mais il a aussi entendu le rhythm and blues américain, il a compris ce que les Stones et les Animals avaient compris avant lui : le blues électrique, musique de la résistance noire américaine, était le moteur secret de toute la révolution rock britannique.

Avec la Trinity, Auger construit quelque chose d’unique : un groupe qui joue du jazz avec l’énergie du rock, qui joue du rock avec la sophistication du jazz, et qui ajoute par-dessus tout ça une voix. Cette voix. La voix de Julie Driscoll.

Une voix comme un instrument de précision

Ce qui frappe immédiatement quand on écoute Open, c’est que la voix de Julie Driscoll ne ressemble à rien d’autre dans le paysage de 1967. Les chanteuses de l’époque, même les meilleures, Dusty Springfield, Marianne Faithfull, Sandie Shaw, s’inscrivaient dans des traditions identifiables : la ballade pop, le girl group sound, la chanteuse française. Driscoll, elle, chante comme si elle avait décidé que sa voix était un instrument de jazz parmi d’autres instruments de jazz, qu’elle pouvait s’y attarder sur une note, la tordre, la laisser flotter dans les espaces que lui laissaient les claviers d’Auger.

Sur Season of the Witch de Donovan, qu’elle reprend ici dans une version qui surpasse l’original en intensité (et Donovan lui-même en convenait, gracieusement), elle transforme une chanson folk hypnotique en quelque chose qui tient du rituel. Sa voix monte et descend comme de la fumée dans une pièce close, et Auger sous elle tisse un tapis d’orgue Hammond qui est l’une des plus belles choses que cet instrument ait jamais produites.

« Je n’essayais pas d’être une chanteuse de rock ou une chanteuse de jazz. J’essayais d’être moi, ce qui était suffisamment compliqué en 1967. » Julie Driscoll, interview 1969

Open : l’album qui portait bien son titre

Le titre Open est un programme. Cet album est ouvert à tout : au jazz, au rock psychédélique, au blues, à la soul, à l’expérimentation. Il y a des morceaux qui auraient pu figurer sur un album de Charles Lloyd, et d’autres qui auraient pu être enregistrés par Cream. Cette ouverture totale, qui était la force de l’album, était aussi peut-être ce qui le rendait difficile à classer pour les maisons de disques et les radios de l’époque, toujours à la recherche d’une case dans laquelle enfermer ce qui leur arrivait.

La reprise de This Wheel’s on Fire de Bob Dylan et Rick Danko (le bassiste de The Band) est un cas d’école. Dylan et Danko avaient écrit cette chanson dans les fameux enregistrements du Basement Tapes, encore inédits en 1967, qui circulaient sous forme de bootlegs dans les cercles initiés. Driscoll et Auger s’en emparent avec une liberté qui confine à l’insolence : ils en font quelque chose de complètement différent de l’original, une montée en puissance progressive qui transforme la chanson dylanienne en anthème psychédélique. La version deviendra un hit en 1968, le plus grand succès commercial de Driscoll, et reste aujourd’hui la version de référence pour quiconque découvre cette chanson.

L’injustice de l’histoire

Pourquoi Open est-il moins connu que les albums de ses contemporains masculins ? La réponse est inconfortable mais honnête : parce que Julie Driscoll était une femme, que les femmes dans le rock de 1967 avaient généralement deux options, la chanteuse de charme ou la petite amie de, et qu’elle refusait les deux avec une superbe tranquille qui désarçonnait l’industrie musicale.

Elle partira après cet album vers d’autres aventures, rejoindra un groupe de rock expérimental, Steamhammer, se retirera de la scène publique pendant des années, réapparaîtra sous son nom de femme mariée Julie Tippetts pour un travail encore plus radical et expérimental. Son parcours est celui d’une artiste qui a toujours choisi l’intégrité artistique sur la facilité commerciale, ce qui est à la fois admirable et le meilleur moyen de disparaître des radars de l’histoire officielle.

Mais Open est là, impérissable, témoignage de ce que la musique britannique avait de plus aventureux et de plus courageux en cette année 1967. Cherchez-le. Écoutez-le. Et rendez-lui la justice que l’histoire lui a trop longtemps refusée.

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