Sortie 1969

Oar, Skip Spence (1969) : l’album le plus solitaire du rock

En decembre 1968, Alexander Skip Spence est interne a l’hopital psychiatrique de Bellevue a New York. Il y passera six mois. Ancien batteur de Jefferson Airplane, guitariste et chanteur de Moby Grape, il a eu une crise de psychose qui l’a conduit, dans un etat de dissociation complete, a attaquer au marteau le studio new-yorkais ou enregistrait son groupe. Quand il sort de Bellevue au printemps 1969, il monte sur une moto et roule jusqu’a Nashville, Tennessee, ou il loue une chambre dans un motel, achete une guitare acoustique, et commence a enregistrer. Il enregistre en dix jours, seul, les dix chansons qui constitueront Oar. Pas de producteur, pas d’arrangeur, pas de musicien supplementaire. Juste Skip Spence, sa guitare, et tout ce qui se passe dans sa tete. Ce que ca donne est l’un des albums les plus etranges, les plus beaux et les plus troublants de toute l’histoire du rock.

Oar est publie en 1969 sur Columbia Records dans une quasi-indifference totale. Le label ne sait pas quoi en faire. Le public ne sait pas quoi en faire. La critique ne sait pas quoi en faire. Ce n’est pas du rock psychedelique dans le sens habituel. Ce n’est pas de la folk. Ce n’est pas de la pop. C’est quelque chose d’entierement sui generis, une musique qui n’appartient qu’a Skip Spence et qui reflete un etat mental et emotionnel que la musique conventionnelle n’est pas equipee pour exprimer. Les chansons de Spence ont une logique propre qui n’est pas toujours celle de la chanson pop standard : les structures sont imprevues, les harmonies parfois etranges, les textes a la fois transparents et opaques, comme ecrits dans une langue dont on n’a pas tout a fait le dictionnaire mais dont on comprend l’essentiel de facon intuitive.

Pochette Oar Skip Spence 1969

Little Hands et la beaute de la fragilite

« Little Hands » est peut-etre la chanson la plus accessible de l’album, une ballade acoustique d’une douceur et d’une beaute presque insupportables, comme si Spence avait distille toute la tendresse dont il etait capable dans deux minutes et trente secondes de voix et de guitare. La fragilite de l’enregistrement, les imperfections de justesse vocale, les craquements du micro, participent a la beaute plutot que de l’en detraire. On entend un etre humain en train de faire de la musique, pas une production commerciale qui imite un etre humain en train de faire de la musique. La difference est absolue et immediatement perceptible a toute oreille honnete.

« Weighted Down » est la piece la plus sombre, la plus directement autobiographique de l’album. Spence chante avec une voix qui semble porter le poids de tout ce qu’il a traverse. Le texte est allusiif mais la douleur est directe, incontestable. C’est du blues existentiel, pas dans la tradition afro-americaine du blues mais dans une tradition entierement personnelle et nouvelle. « Cripple Creek » et « Diana » montrent d’autres facettes : la premiere jouant avec des rythmes et des images qui rappellent les chansons folkloriques americaines, la seconde explorant une tendresse romantique qui contraste avec la noirceur de certains autres titres. L’album est un paysage de l’ame humaine dans tous ses etats.

Skip Spence ne fera plus jamais un album apres Oar. Il continuera de vivre, de facon marginale et difficile, pendant encore vingt-sept ans, mourant en 1999 d’un cancer du poumon. La reconnaissance posthume sera progressive : une compilation de reprises d’Oar par des artistes comme Tom Waits, Robert Plant, Dinosaur Jr et Beck est publiee pour honorer sa memoire. Elle attire l’attention sur un album que peu de gens avaient entendu mais que tous ceux qui l’avaient entendu consideraient comme quelque chose de special et de precieux. Spence avait fait quelque chose que personne d’autre n’avait ose ou pu faire : il avait mis son ame sur bande, sans filtre, sans protection, avec une honnetete absolue qui donne a l’album une vie propre, independante de toute mode et de toute epoque. Un chef-d’oeuvre solitaire qui attend toujours d’etre decouvert par la prochaine generation.

La question de ce que signifie « faire de la musique » dans un etat de dissociation psychotique est au coeur de l’interet que suscite Oar depuis sa sortie. Les musiciens et les psychologues se debattent avec cette question depuis des decennies. La folie est-elle une condition necessaire de certaines formes de genie artistique ? La rupture avec la realite conventionnelle permet-elle d’acceder a des niveaux d’expression que la sante mentale rend impossibles ? Ces questions sont dangereuses, parce qu’elles romantisent la maladie mentale et ignorent la souffrance de ceux qui en sont atteints. Mais elles sont aussi incontournables quand on ecoute Oar. Ce que Spence a fait dans ce motel de Nashville en dix jours de 1969 ne ressemble a rien d’autre, ne peut pas etre explique par le seul talent ou le seul travail, exige d’autres categories d’interpretation. Daniel Johnston, Syd Barrett, Brian Wilson dans ses periodes les plus tourmentees : il y a une genealogie d’artistes dont l’oeuvre la plus extraordinaire a ete produite dans des etats mentaux qui les mettaient en dehors de la normalite. Skip Spence appartient a cette genealogie, et Oar en est l’un des temoignages les plus poignants et les plus beaux.

« Oar est l’album le plus honnete que j’aie jamais entendu. Skip Spence n’avait plus rien a perdre et c’est pour cela qu’il a tout donne. Je l’ecoute et je pense que c’est ce que la musique devrait toujours etre. » (Tom Waits)

La note des passionnés

4,0 /5

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Oar