Sortie 1968
Artiste The NAZZ

Philadelphie, 1968. Dans cette ville de l’Est américain, loin de la scène de San Francisco et du glamour de New York, quatre jeunes musiciens de vingt ans à peine s’apprêtent à enregistrer l’un des albums les plus influents de la power pop américaine. The Nazz et leur album éponyme, sorti sur SGC Records en 1968, est un disque qui a changé l’histoire du rock en coulisses, influençant des dizaines de groupes sans jamais lui-même connaître la gloire qu’il méritait. Son secret : un guitariste-compositeur de vingt ans nommé Todd Rundgren, qui joue ici l’un des premiers rôles de sa brillante carrière.

Le nom du groupe est emprunté à une chanson des Yardbirds de 1966 : « The Nazz Are Blue », une des faces B du groupe avec Jeff Beck. Todd Rundgren, fan absolu des Yardbirds et des Beatles, a choisi ce nom comme un hommage et un programme : The Nazz seront le successeur américain de ce rock britannique d’élite qui avait conquis le monde avec la British Invasion. L’ambition est immense pour un groupe qui n’a jamais joué hors de Philadelphie.

La formation est serrée : Todd Rundgren (guitare, voix), Robert Antoni dit « Stewkey » (claviers, voix principale), Thom Mooney (batterie) et Carson Van Osten (basse). Stewkey Antoni est la voix principale du groupe, un ténor de salon avec une douceur Beatlesque qui contraste admirablement avec les guitares acérées de Rundgren. Mooney à la batterie est un technicien solide dont les fills complexes donnent aux chansons une architecture rythmique plus sophistiquée qu’il n’y paraît de prime abord.

« Open My Eyes », la chanson d’ouverture et l’un des singles de l’album, est une leçon magistrale de power pop. En deux minutes et vingt secondes, Rundgren expose tout ce que le rock peut faire quand il est concentré à l’essentiel : un riff d’introduction foudroyant, une mélodie de verse immédiatement mémorable, un refrain qui explose comme une fusée, et un solo de guitare court mais dévastateur. Pas une seconde de perdue, pas une note de trop. Cette économie de moyens au service d’un impact maximum sera la signature des meilleurs groupes de power pop des années suivantes.

« Hello It’s Me » est peut-être la chanson la plus connue de l’album, une ballade pop d’une mélodie si évidente qu’on a l’impression de l’avoir toujours connue. Rundgren la reprendra en solo en 1972 sur son album « Something/Anything? » et en fera un hit du Top 5 américain. La version de The Nazz est plus brute, plus urgente, avec des arrangements qui rappellent les premiers Kinks, mais la mélodie est déjà parfaite, intouchable. C’est l’une de ces chansons qui prouvent que la pop n’est pas triviale quand elle est bien faite.

« Meridian Leeward » montre un Rundgren plus expérimental, prêt à s’aventurer dans des territoires psychédéliques que les Beatles avaient explorés sur « Revolver ». Les effets de studio, les layers de guitares, les harmonies vocales multicouches anticipent directement le travail de producteur fou que Rundgren fera dans les années 70, produisant des disques aussi éloignés les uns des autres que le « Something/Anything? » de sa propre carrière et « We’re an American Band » de Grand Funk Railroad.

SGC Records est un petit label qui n’a pas les moyens de promouvoir correctement l’album. La distribution est défaillante, la radio ignore le groupe, et The Nazz disparaît dans l’indifférence générale après deux albums. Rundgren part en solo, les autres membres se dispersent. Mais les disques circulent dans le circuit underground, passent de main en main, forment des générations entières de musiciens qui s’en imprègnent sans toujours savoir exactement d’où vient leur goût pour ce rock mélodique et acéré.

L’influence de The Nazz sur le punk et la new wave des années 70 est documentée mais souvent sous-estimée. Les Raspberries d’Eric Carmen, Big Star d’Alex Chilton, Cheap Trick, The Knack : tous ces groupes de power pop américaine ont une dette envers les quatre garçons de Philadelphie. Lorsque Rundgren sera interviewé par Rolling Stone dans les années 80, on lui demandera toujours de parler des Nazz. Il répondra invariablement que c’était le début, la fondation sur laquelle tout le reste a été construit. Une fondation solide comme du granit.

Todd Rundgren continuera avec un éclectisme vertigineux : « A Wizard, a True Star » (1973), un des albums les plus expérimentaux de l’ère glam rock, « Utopia », son groupe de rock progressif, ses productions pour Meat Loaf (« Bat Out of Hell »), XTC, Hall and Oates. C’est l’un des musiciens les plus prolifiques et les plus imprévisibles de toute l’histoire du rock américain. Mais tout commence ici, sur cet album enregistré à vingt ans dans les studios de Philadelphie, avec un groupe dont le nom est emprunté aux Yardbirds.

Fun fact : lors de l’enregistrement de l’album, Todd Rundgren dormait souvent dans le studio pour économiser l’argent de loyer. L’ingénieur du son Bill Halverson, qui l’a découvert plusieurs fois endormi sur une console de mixage, raconte que Rundgren n’arrêtait jamais de bidouiller les pistes, même au milieu de la nuit. « Il avait des idées à 3 heures du matin et il fallait qu’il les teste immédiatement, sinon il ne dormait plus. » Cette obsession du son parfait, cette incapacité à s’arrêter de chercher, c’est la définition même du génie créatif.

Sur X : @TRhimself

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