Il y a des collaborations qui semblent impossibles. Trois ego de la taille de cathédrales, trois compositeurs qui ont chacun leurs propres visions artistiques, trois voix qui auraient pu se neutraliser mutuellement : David Crosby, Stephen Stills et Graham Nash. Et pourtant, quand leur premier album éponyme sort en mai 1969 sur Atlantic Records, c’est l’une des révélations musicales de l’année. Les harmonies vocales de « Crosby Stills and Nash » sont parmi les plus belles de toute l’histoire de la musique populaire. Trois voix qui se fondent en une seule et qui ensemble atteignent quelque chose qu’aucune ne pourrait atteindre seule.

L’histoire de la formation du groupe est elle-même remarquable. Crosby venait d’être chassé des Byrds pour insubordination créatrice. Stills avait dissous Buffalo Springfield, son groupe précédent. Nash était encore membre des Hollies quand il avait rencontré Crosby et Stills lors d’une fête chez Joni Mitchell à Los Angeles. Les trois hommes s’étaient assis autour d’un piano et avaient chanté ensemble pour la première fois. La magie était immédiate, évidente, irréfutable. Nash avait décidé de quitter les Hollies le lendemain.

« Suite: Judy Blue Eyes », la composition de Stills qui ouvre l’album, est l’une des grandes chansons de la décennie. Ecrite pour Judy Collins, avec qui Stills avait une relation amoureuse qui se terminait, elle est structurée en quatre sections de tonalités et de tempos différents qui se succèdent sans interruption. Cette forme de suite, appliquée à une chanson pop, était alors inédite. La section finale, chantée en espagnol avec le mot « Cuba » répété comme un mantra, est un des moments musicaux les plus hypnotiques de l’époque.

Graham Nash apporte « Marrakesh Express » et « Lady of the Island », deux bijoux de pop acoustic aux arrangements transparents. Nash est le mélodiste du groupe, celui qui sait écrire des chansons immédiatement mémorables, avec ces mélodies qui semblent exister depuis toujours et qu’on a l’impression d’avoir toujours connues. « Marrakesh Express » avec son rythme swinguant et ses images colorées est une célébration pure de la liberté de voyager, un de ces rares titres qui vous donne envie de prendre le premier train pour n’importe où.

David Crosby apporte « Long Time Gone » et « Wooden Ships » (co-écrite avec Stills et Paul Kantner de Jefferson Airplane). « Long Time Gone » a été écrite la nuit de l’assassinat de Robert Kennedy en 1968 et porte dans sa mélodie et ses harmonies toute la tristesse et le désarroi d’une Amérique sous le choc. Les trois voix qui s’élèvent ensemble sur ce titre créent quelque chose qui dépasse la chanson pour devenir un document humain. C’est l’une des rares chansons qui réussit à capturer un moment historique avec une précision émotionnelle parfaite.

L’album est produit par Bill Halverson avec l’aide de Crosby, Stills et Nash eux-mêmes. La production est d’une clarté cristalline, chaque instrument dans son espace, chaque voix dans sa lumière propre. Les guitares acoustiques de Stills sont enregistrées avec un soin particulier, capturant le grain du bois et la résonance des cordes avec une fidélité rare pour l’époque. On entend les détails de chaque prise, chaque respiration, chaque légère imperfection qui témoigne de l’humanité de ce qui a été joué.

Stephen Stills est le musicien le plus polyvalent du groupe. Sur cet album, il joue de la guitare acoustique, de la guitare électrique, de la basse, des claviers, et chante avec une intensité dramatique qui contraste avec la douceur de Nash et la profondeur de Crosby. « 49 Bye Byes » et « Helplessly Hoping » montrent deux visages de Stills : le premier, rock et tourmenté, le second, folk et tendre. Cette dualité constante dans son jeu donne à l’album une variété de textures qui le rend captivant de bout en bout.

L’impact commercial et culturel de l’album est immédiat et durable. Il entre dans le Top 10 américain, vend plusieurs millions d’exemplaires, et lance le mouvement qui sera baptisé « rock californien » ou « soft rock », une tendance qui dominera la première moitié des années 70. Jackson Browne, Eagles, James Taylor, Carole King : tous ces artistes dont la décennie 70 sera dominée ont écouté attentivement « Crosby Stills and Nash » et y ont trouvé un modèle de raffinement et de sophistication.

Fun fact : Neil Young n’est pas sur cet album. Il rejoindra le groupe quelques mois plus tard pour le fameux « Déjà Vu » (1970). Mais lors de l’enregistrement du premier album, Stills avait proposé à Young de participer. Young avait refusé, jugeant que trois ego suffisaient dans un groupe et qu’un quatrième n’aurait fait qu’aggraver les tensions inévitables. Il avait à la fois tort et raison : quand il rejoignit le groupe, les tensions s’amplifièrent effectivement, mais la musique atteignit des sommets qu’elle n’aurait pas pu atteindre sans lui.

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