It’s a Beautiful Day
San Francisco, 1969. Dans la profusion créatrice de la Bay Area qui a déjà donné au monde Jefferson Airplane, Grateful Dead et Janis Joplin, un nouveau groupe vient de sortir son premier album et attire immédiatement l’attention de ceux qui savent reconnaître quelque chose de différent. It’s a Beautiful Day est différent. Très différent. Son secret : un violoniste. David LaFlamme, musicien classique reconverti au rock psychédélique, joue du violon électrique avec une virtuosité et une liberté d’expression qui ouvrent à la musique rock des territoires qu’elle n’avait pas encore explorés.
L’album éponyme du groupe commence par « White Bird », qui deviendra la chanson emblématique de leur répertoire. Cette composition de David et Linda LaFlamme est une réussite absolue : une introduction de violon qui s’élève comme un oiseau au lever du soleil, puis une mélodie vocale portée par une voix féminine d’une pureté cristalline, puis des développements instrumentaux de plusieurs minutes où LaFlamme explore les possibilités du violon électrique avec une inventivité sans limites. « White Bird » dure sept minutes et ne semble jamais trop longue.
Linda LaFlamme, la femme de David, est la chanteuse principale du groupe. Sa voix, haute et transparente, crée un contraste saisissant avec les textures plus rudes de la plupart des voix du rock de l’époque. Elle chante avec une précision et une musicalité qui viennent manifestement d’une formation classique, mais sans jamais sonner froide ou distante. L’émotion passe toujours à travers la technique, ce qui est la définition même d’un grand interprète.
Pattie Santos, seconde chanteuse du groupe, apporte une énergie plus soul et blues qui équilibre la pureté classique de Linda LaFlamme. Cette dualité vocale féminine donne à la musique d’It’s a Beautiful Day une richesse de couleurs que peu de groupes de l’époque pouvaient offrir. Les deux voix se fondent parfois en harmonies d’une beauté particulière, se séparent parfois pour des solos qui montrent chacune dans sa propre lumière.
Hal Wagenet à la guitare électrique est le principal partenaire instrumental de LaFlamme. Sa façon de jouer, influencée à la fois par le blues et par la musique raga indienne dont le groupe était manifestement féru, crée des textures sonores d’une complexité et d’une originalité frappantes. Les deux instruments, violon et guitare, dialoguent dans un échange constant où la frontière entre jazz, rock et musique classique s’efface complètement.
« Bombay Calling » est l’autre grande pièce de l’album, une composition de neuf minutes qui explore les influences de la musique indienne avec une subtilité et un respect rares dans la musique rock de l’époque. Beaucoup de groupes des années 60 ont utilisé les modes et les rythmes indiens comme simples exotismes décoratifs. It’s a Beautiful Day va plus loin : ils tentent de comprendre la logique interne de cette musique et de l’intégrer dans leur propre langage plutôt que de la traiter comme un simple costume.
La production de Matthew Katz pour San Francisco Records préserve la transparence et la légèreté de la musique du groupe. Le violon de LaFlamme est enregistré avec un soin particulier, capturant à la fois la puissance de l’instrument électrifié et la délicatesse des nuances qu’il produit dans les passages plus intimes. L’ingénieur du son a compris que le violon n’est pas une guitare, qu’il a besoin d’un traitement particulier pour que son timbre naturel soit respecté.
« Hot Summer Day » et « Wasted Union Blues » montrent d’autres facettes du groupe, plus directement inscrites dans la tradition blues rock de la Bay Area. Ces chansons plus accessibles prouvent qu’It’s a Beautiful Day n’est pas seulement un groupe de chamber music psychédélique mais peut aussi jouer du rock de plain pied quand l’envie le prend. Cette flexibilité stylistique est l’une de leurs grandes qualités.
L’album atteint le Top 50 américain et génère une base de fans fidèles qui reconnaissent dans It’s a Beautiful Day quelque chose d’unique. Mais le groupe ne connaîtra jamais la reconnaissance commerciale à la hauteur de son talent, victime en partie d’un marché du disque qui préférait les produits clairement identifiables à cette synthèse sophistiquée de styles. Leur héritage reste néanmoins vivace dans la mémoire des amateurs de rock psychédélique de qualité.
Fun fact : David LaFlamme avait étudié le violon classique au San Francisco Conservatory of Music avant de découvrir le rock. Son premier professeur de violon, en apprenant que son ancien élève jouait dans un groupe de rock psychédélique, avait demandé à assister à un concert. Après le spectacle, il avait dit à LaFlamme : « Tu joues du violon de façon incorrecte, mais le résultat est plus intéressant que tout ce que j’ai entendu en trente ans de carrière classique. » C’est peut-être la plus belle critique qu’un musicien de rock puisse recevoir.
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