Do You Believe in Magic
Le jour où une gamine qui danse a tout déclenché
New York, hiver 1965. Au Night Owl Cafe, dans les profondeurs de Greenwich Village, deux gaillards aux cheveux trop longs balancent leur drôle de musique devant un parterre de beatniks joueurs d’échecs et de finger poppers blasés. John Sebastian et Zal Yanovsky n’en mènent pas large. Et puis, soudain, dans la fumée, une fille de seize ans se lève et se met à danser comme personne ne dansait avant. Sebastian se souvient du choc: « Zal et moi, on s’est donné des coups de coude toute la nuit, parce que pour nous cette gamine symbolisait le fait que notre public était en train de changer, que peut-être ils nous avaient enfin trouvés. » Le lendemain, il écrit « Do You Believe in Magic ». Voilà comment naissent les révolutions: par accident, sur une piste de danse, un soir de rien du tout.
Il faut comprendre l’époque. En 1965, l’Amérique se fait laminer par l’invasion britannique. Les Beatles, les Stones, les Kinks raflent tout. Les groupes américains copient l’accent anglais pour décrocher des contrats. Sebastian, lui, refuse ce jeu de dupes. Son raisonnement est limpide: « Le truc anglais était profondément enraciné dans la musique américaine, alors on pouvait, peut-être, éliminer l’intermédiaire. » Le Lovin’ Spoonful sera la réponse américaine, joyeuse, rooteuse, taillée dans le jug band, le blues et le ragtime. Le nom du groupe vient d’ailleurs d’une chanson de Mississippi John Hurt, « Coffee Blues ». Tout un programme.
Une autoharpe électrifiée et la magie pure
Le secret de « Do You Believe in Magic », c’est une autoharpe. Oui, cet instrument de salon pour grand-mères, que Sebastian a eu l’idée saugrenue de brancher sur un gros ampli. Il cherchait à jouer « Heat Wave » de Martha and the Vandellas, et il tombe sur une suite d’accords ascendants qui le fascinent. Il raconte à Mojo: « J’ai réalisé que si je transformais quelques accords de septième majeure en septième mineure, j’obtenais ces accords. Je voulais aussi ce groove de ‘Buzz Buzz Buzz’. » Le morceau est enregistré dès juin 1965 aux Bell Sound Studios de New York, la toute première session du groupe pour Kama Sutra, sous la houlette du producteur Erik Jacobsen.
Fun fact qui en dit long sur l’aveuglement de l’industrie: cette merveille a été refusée par toutes les maisons de disques de New York. Toutes. Sebastian le clame sans fausse modestie: « Je ne peux pas faire dans la fausse modestie dans le cas de ‘Do You Believe in Magic’. Et au passage, je disais encore ‘c’est un tube énorme’ alors qu’on s’était fait jeter par toutes les maisons de disques de New York. » Il a gardé l’acétate pendant dix mois avant que Kama Sutra ne morde enfin à l’hameçon. On leur répétait que personne n’avait jamais entendu un son pareil et que c’était affreux. L’histoire adore ce genre de retournements.

Le disque: un jug band branché sur le secteur
L’album sort le 23 octobre 1965 chez Kama Sutra. Douze titres qui ressemblent à un grand bazar génial: des compositions de Sebastian côtoient des reprises de blues traditionnel, de jug band, de ragtime. « Fishin’ Blues », « Sportin’ Life », « My Gal » plongent dans le patrimoine vernaculaire américain, tandis que « You Baby », signée Mann, Weil et Phil Spector, lorgne vers le Brill Building. La grande affaire, c’est cette diversité revendiquée. Sebastian résume la philosophie du groupe: « Notre jeu, c’était de vouloir sonner comme un groupe différent à chaque single. »
Le quartet, c’est Sebastian (chant, autoharpe, guitare, harmonica), le génial et imprévisible Zal Yanovsky à la guitare lead, Steve Boone à la basse et Joe Butler à la batterie. Sebastian disait de Yanovsky qu’il était « le guitariste le plus intéressant que j’aie jamais entendu, le plus anticonformiste, celui qui faisait le plus voler les genres en éclats. » Et contrairement à tant de tubes de l’époque, ici, pas de musiciens de studio anonymes: Sebastian insiste, « On jouait notre propre truc. Ce n’était pas la Wrecking Crew. »
Sept tubes d’affilée et la naissance d’une Amérique sonore
Le single « Do You Believe in Magic » grimpe à la neuvième place du Billboard Hot 100 et reste treize semaines dans les charts. L’album, lui, culmine à la trente-deuxième place du Billboard 200. Mais le vrai exploit est ailleurs: ce titre ouvre une série hallucinante de sept Top 10 consécutifs entre 1965 et 1967, qui culminera avec le numéro un « Summer in the City ». Robert Christgau, pape de la critique rock, colle un A moins à l’album et salue le fait que même les morceaux de remplissage soient de premier ordre.
L’héritage est immense. Le Lovin’ Spoonful a inventé une certaine idée du folk rock: chaleureux, optimiste, ancré dans la terre américaine, à mille lieues de la noirceur d’un « Eve of Destruction » sorti la même semaine. La chanson entrera au Grammy Hall of Fame en 2002 et se nichera autour de la 215e place des 500 plus grandes chansons selon Rolling Stone. Sebastian, avec le recul, mesure la singularité de l’aventure: « Notre timing était bizarre. Quand on faisait ce qu’on faisait, personne ne comprenait. Quand on n’a plus été un groupe, huit ans plus tard, les gens se sont mis à dire: hé, mais c’est de l’Americana! » La magie, donc. Vous y croyez, maintenant?
Plus de The LOVIN SPOONFUL
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration


