Sortie 1966

Le spoonful au sommet de sa forme

Janvier 1966. Le Lovin’ Spoonful vient de conquis New York avec « Do You Believe in Magic » et « Did You Ever Have to Make Up Your Mind ». John Sebastian est partout. Son visage jovial, sa guitare autoharpe, ses textes qui parlent du bonheur urbain comme personne d’autre ne sait le faire. Daydream va confirmer que ce groupe-la n’est pas une flash in the pan du Swinging Sixties mais quelque chose de plus substantiel.

L’album sort en mars 1966, produit par Erik Jacobsen, le partenaire de creation du groupe depuis les debuts. Les sessions ont lieu principalement aux studios de New York, et on entend dans chaque piste la chaleur particuliere de cette ville en hiver qui se recroqueville puis s’etire vers le printemps. Sebastian ecrit pratiquement tout seul. Il a cette capacite rare d’etre a la fois dans l’instant et de prendre du recul sur cet instant pour le rendre universel.

The Lovin' Spoonful en 1965
The Lovin’ Spoonful, 1965, juste avant Daydream

La chanson titre et son secret de fabrication

« Daydream », le single qui donne son titre a l’album, sort en fevrier 1966 et monte directement au numero deux du Billboard. Sebastian l’a ecrite en pensant a une rengaine de vieux juke-box, quelque chose qui sonnait comme si ca avait toujours existe. La guitare acoustique qui ouvre le morceau, les claquements de mains, la whistling melody: tout ca ressemble a de la tradition alors que c’est parfaitement contemporain. Le secret est dans le jeu entre le nostalgique et le present.

Zal Yanovsky a la guitare electrique apporte ses cabrioles habituelles, ces petits riffs soudains qui apparaissent au coin d’une mesure comme un chien qui bondit sur un trottoir. Steve Boone tient la basse avec une solidite qui permet a tout le reste de flotter. Joe Butler a la batterie est la definition meme du drumming au service de la chanson: on n’entend pas les baguettes, on entend la musique respirer.

New York en 1966, par la fenetre du Spoonful

Ce qui distingue Daydream du premier album, c’est une confiance qu’on peut desormais entendre dans chaque arrangement. « There She Is » demarrer avec un piano ragtime avant de se deployer en quelque chose de franchement sensuel. « It’s Not Time Now » explore un cote plus sombre, plus inquiet, qui montre que Sebastian sait aussi ecrire dans le mineur.

« Didn’t Want to Have to Do It » est l’une des plus belles melodies que Sebastian ait jamais ecrites: une ballade a la surface simple qui cache une tristesse tres reelle. Les harmonies vocales, influencees autant par les Everly Brothers que par les groupes de doo-wop du coin de la rue, donnent une profondeur inattendue.

L’album contient aussi « You Didn’t Have to Be So Nice », sorti en single en novembre 1965 et inclus ici en version legere et presque folk. La chansons est tellement bien construite qu’elle semble simple. C’est toujours le signe d’un bon compositeur: quand le travail ne se voit plus.

Le bonheur comme position esthetique

Il y a une chose qu’on n’entend pas souvent dans le rock de 1966: la joie simple, non ironique, non distanciee. La plupart des groupes de l’epoque cultivent une certaine tension, une anxiete, un conflit generationnel mis en musique. Le Lovin’ Spoonful fait autre chose. Sebastian chante le bonheur d’etre en vie a New York en 1966, de voir une fille dans la rue, de passer une belle journee, d’aller au cinema. Ca parait banal. Ca ne l’est pas.

Cette position esthetique – le bonheur comme matiere premiere – va etre tres peu imitee dans le rock parce qu’elle est extremement difficile a tenir sans tomber dans la niaiserie. Sebastian y arrive parce qu’il y a une precision dans son observation du monde qui sauve tout. Il ne dit pas « je suis heureux », il decrit exactement ce qui le rend heureux, et cette description est si concrete qu’elle devient universelle.

Daydream se vend bien, tres bien meme pour l’epoque. L’album monte dans les charts americains et britanniques. Les Anglais aiment particulierement ce son new-yorkais qui n’essaie pas de les singer: c’est authentiquement americain et authentiquement 1966, sans posture et sans reference forcee a la British Invasion qui domine encore les classements.

Quarante ans plus tard, « Daydream » passera dans une publicite pour une marque de yaourt et une generation entiere decouvra la chanson sans savoir d’ou elle venait. Ce n’est pas la gloire la plus elegante, mais c’est une forme de permanence. Les bonnes chansons finissent toujours par trouver leur public, meme par les chemins les plus detournes.

Sebastian, l’autoharpe et la Nouvelle-York folk

John Sebastian vient du Village folk de New York, du meme milieu que Bob Dylan et Fred Neil, des memes cafes et des memes scenes ouvertes du Greenwich Village du debut des annees 60. Mais la ou Dylan etait taille pour la prophetie et le conflit, Sebastian etait fait pour la convivialite. Son instrument fetiche est l’autoharpe, un instrument que les grandmeres apprenaient dans les ecoles de musique et que Sebastian transforme en quelque chose d’elegant et de moderne. Sur Daydream, l’autoharpe apparait en arriere-plan sur plusieurs titres, donnant une texture particuliere qu’aucun autre groupe de l’epoque ne peut revendiquer.

La scene folk de New York avait ses codes stricts et ses guerres de chapelles. Les puristes acoustiques regardaient les electriques avec suspicion depuis que Dylan avait branche son Fender au Newport Folk Festival en juillet 1965. Le Lovin’ Spoonful, lui, n’avait jamais ete folk, jamais ete rock, jamais ete rien d’identifiable. C’est ce qui les protegeait des guerres de chapelles: on ne pouvait pas les accuser de trahison parce qu’ils n’avaient jamais signe d’allegiance. Cette liberte stylistique, cette capacite a passer du jug band au pop en passant par le jazz sans que ca choque personne, est l’une des qualites les plus rares de Daydream.

La note des passionnés

4,0 /5

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Daydream