Basket of Light
par PENTANGLE
Au croisement de la folk médiévale anglaise et du jazz moderne, il y avait Pentangle. Et dans toute la discographie de Pentangle, il y avait Basket of Light, leur troisième album sorti en 1969, qui reste leur réalisation la plus accomplie, la plus équilibrée, la plus sereine aussi dans sa façon de tenir ensemble des traditions musicales qui n’auraient jamais du se rencontrer.
Le groupe était une constellation de personnalités exceptionnelles. Bert Jansch et John Renbourn étaient les deux étoiles les plus brillantes : deux guitaristes acoustiques de génie qui avaient chacun développé, indépendamment l’un de l’autre, un style unique qui s’appuyait sur le finger-picking traditionnel pour aller vers quelque chose d’entièrement personnel. Jansch avait le blues dans la peau, cette façon écorchée d’attaquer les cordes qui faisait penser a Lead Belly ou a Big Bill Broonzy. Renbourn avait le médiéval dans l’ame, cette façon de dérouler des mélodies en modes anciens qui évoquaient les cours du XVe siècle.
Ensemble, ils créaient une alchimie que personne ne pouvait prédire et qui s’avérait miraculeuse. Quand les deux guitares jouaient ensemble, le résultat dépassait la somme des parties dans des proportions que même eux ne pouvaient pas toujours expliquer. Il y avait dans leurs dialogues quelque chose d’improvisé et de parfaitement structuré a la fois, comme deux jazzmen qui auraient décidé de jouer du Purcell.
Jacqui McShee était la troisième voix, au sens propre et figuré. Sa voix soprano d’une pureté cristalline flottait au-dessus des guitares comme une colombe au-dessus d’une foret. Elle n’avait rien de la chanteuse folk conventionnelle : pas de vibrato appuyé, pas d’affect de terroir. Juste une clarté absolue, une justesse sans défaut, une façon de porter les mots qui les rendait a la fois anciens et contemporains.
Danny Thompson a la contrebasse et Terry Cox a la batterie assuraient le fondement rythmique avec une sophistication jazz qui ancrait les chansons dans le présent. Thompson, en particulier, était un géant : sa façon de jouer la contrebasse dans un contexte folk-rock était entièrement inédite, ajoutant une profondeur et une subtilité harmonique que la basse électrique n’aurait pas pu apporter.
La chanson Light Flight, qui ouvre l’album, devint leur plus grand succès commercial quand la BBC l’adopta comme générique de la série télévisée Take Three Girls. C’est l’une des ouvertures les plus hypnotiques de toute la musique folk britannique : ce riff de guitare syncopé, cette batterie qui balance entre les temps, cette voix qui entre avec une assurance sereine, et cette progression harmonique qui semble circulaire mais n’est jamais vraiment la ou on l’attend.
Once I Had a Sweetheart plonge dans la ballade traditionnelle avec une beauté déchirante. Springtime Promises montre la face plus contemporaine du groupe, ce talent pour écrire de nouvelles chansons qui sonnent comme si elles avaient toujours existé. Lyke-Wake Dirge, cette complainte du XVe siècle sur le voyage de l’ame après la mort, reçoit un traitement qui la rend absolument terrifiante dans sa simplicité.
Il faut comprendre que Pentangle n’était pas un groupe de revival nostalgique. Ils n’essayaient pas de reconstituer le passé avec exactitude, comme des musicologues en pantalons de velours. Ils prenaient les matériaux du passé et les faisaient vivre dans le présent, avec une sensibilité jazz, avec une finesse d’arrangements moderne, avec une conscience de la forme qui appartenait bien au XXe siècle.
Le succès de Basket of Light fut significatif au Royaume-Uni, atteignant le top 5 des albums. Pour un disque aussi raffiné, aussi loin de la pop et du rock grand public, c’était une réussite commerciale presque inexplicable. La preuve que le public, quand on lui offre quelque chose de vraiment unique et de vraiment beau, peut avoir une intelligence qu’on n’attendait pas de lui.
Le groupe se sépara en 1973, se reforma en 1982 et encore en 2007. Jansch et Renbourn eurent des carrières solo remarquables. Jansch mourut en 2011, a 67 ans, encore au sommet de son art. Mais Basket of Light reste le témoignage le plus parfait de ce que Pentangle pouvait accomplir quand tout allait bien, quand les planètes s’alignaient et que cinq musiciens d’exception trouvaient ensemble la frequence qui les reliait au meilleur de leur époque et a toutes les époques avant la leur.
La folk britannique de la fin des années 60 avait ses légendes, ses institutions, ses temples. Mais Pentangle n’appartenait a aucun camp reconnu : ni aux puristes du revival (qui reprochaient au groupe son contamination jazz), ni aux rockers electriques (qui trouvaient leur musique trop acoustique et trop raffinée). Cette position interstitielle était inconfortable commercialement mais artistiquement féconde. Elle leur permettait de prendre le meilleur de chaque tradition sans se laisser enfermer dans aucune.
Ce qui frappe a l’écoute de Basket of Light aujourd’hui, c’est la fraicheur absolue de l’ensemble. Il n’y a rien de poussiéreux dans cet album, rien de muséal, rien qui donnerait l’impression d’entendre une reconstitution. La musique est vivante de bout en bout, animée par cinq musiciens qui aimaient profondément ce qu’ils faisaient et le faisaient avec la légèreté des maîtres. Cette légèreté, que les Japonais appelleraient sans doute wabi-sabi, la beauté dans l’imperfection et l’éphémère, est peut-etre le don le plus rare et le plus précieux de Pentangle.
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