Sortie 1969

Si vous cherchez le chaînon manquant entre le gospel noir du Deep South, le rock électrique britannique et la country californienne, vous le trouverez dans Accept No Substitute: The Original Delaney & Bonnie, sorti en 1969. Delaney et Bonnie Bramlett sont peut-être les personnages les moins connus de leur génération à avoir eu une influence aussi profonde et aussi durable sur la musique de leur époque.

Delaney Bramlett vient d’Alabama. Bonnie Lynn O’Farrell vient d’Illinois. Ils se rencontrent en 1967, se marient six jours après, et commencent à jouer ensemble avec une urgence qui ressemble à une vocation. Leur son est un mélange impossible et évident à la fois : rhythm and blues des juke-joints du Mississippi, gospel des églises baptiste du Deep South, country des bars texans, rock électrique de Muscle Shoals. Tout ça dans la même chanson, parfois dans le même couplet.

Cet album, enregistré chez Elektra Records, est leur premier vrai effort studio et il est époustouflant de naturel. Les musiciens autour d’eux , Bobby Keys à l’harmonica, Bobby Whitlock au piano, Carl Radle à la basse , constituent ce qui deviendra plus tard le Dominos d’Eric Clapton dans Derek and the Dominos. Clapton lui-même, qui croise le couple à l’automne 1969, sera tellement fasciné par leur son qu’il partira en tournée avec eux, anonyme parmi les musiciens, juste pour apprendre à jouer comme ça.

Bonnie Bramlett a une voix de contralto qui peut déchirer une salle en deux. Pas la voix féminine policée que l’industrie de Nashville encourageait à l’époque , une voix brute, blessée, réelle, nourrie par le gospel et la douleur du vécu. Sur « Ghetto », sur « I Can’t Take It Much Longer », sur « Accept No Substitute », elle chante avec une conviction qui fait penser à Aretha Franklin ou à Janis Joplin , cette capacité à mettre tout ce qu’on a dans chaque note, sans économiser, sans calculer.

Delaney est le compositeur et le stratège. Sa guitare rythmique est d’une précision hypnotique , il vient de la tradition de session de Muscle Shoals, où on joue pour la chanson et non pour soi-même. Sur « Everybody Loves a Winner », il construit un groove qui semble simple et révèle une architecture complexe à chaque écoute successive. Sa voix, moins spectaculaire que celle de Bonnie, est le contrepoint parfait , plus retenue, plus blues, plus proche de la terre.

La collaboration avec George Harrison est l’une des anecdotes les plus savoureuses de cette période. Harrison, en tournée en Europe avec les Beatles, voit Delaney and Bonnie en concert et perd complètement la tête. Il leur demande s’il peut monter sur scène. Il joue avec eux pendant plusieurs nuits consécutives, apprenant quelque chose sur le jeu de guitare country-blues qu’aucun studio de Londres ne lui aurait enseigné. Ces soirées alimenteront directement l’écriture de All Things Must Pass.

Le titre de l’album est à la fois un manifeste et une promesse. « Accept No Substitute » , n’acceptez aucun substitut. C’est la proclamation d’une authenticité qui ne transige pas. Dans une époque où le rock commençait à se morceler en sous-genres commerciaux soigneusement emballés pour le marché, Delaney et Bonnie refusaient de se laisser étiqueter, de se laisser réduire à une case.

Sur X : @delaney_bonnie

Commercialement, l’album est un succès modeste mais significatif. Il positionne le duo comme une force artistique à prendre au sérieux. La tournée qui suit, avec Clapton en invité mystère puis affiché, sera l’une des plus excitantes de 1969-1970 en Grande-Bretagne. Les photos de cette période montrent une camaraderie et une joie musicale qui transparaissent dans chaque concert.

La carrière du couple se terminera quelques années plus tard, emportée par des tensions personnelles et professionnelles que l’industrie musicale génère avec une régularité cruelle. Mais Accept No Substitute demeure , monument du blue-eyed soul, de la musique faite sans calcul par deux personnes qui aimaient tellement les mêmes choses qu’elles n’avaient pas besoin de répéter pour sonner comme un seul coeur battant. C’est la définition de la musique vraie.

La liste des admirateurs de Delaney and Bonnie à l’époque dit tout sur leur importance. George Harrison, Eric Clapton, Dave Mason, Leon Russell , les plus grands musiciens de leurs générations venaient les voir en concert, montaient sur scène avec eux, absorbaient quelque chose qui ne s’apprend pas dans les conservatoires. Ce quelque chose, c’est le feeling, l’âme du jeu , cette capacité à jouer en groupe comme un seul organisme, à répondre instantanément à ce que l’autre fait.

Bobby Keys, le saxophoniste qui jouera bientôt avec les Rolling Stones et qui sera pour le reste de sa vie l’un des musiciens de session les plus recherchés de la planète, dit que jouer avec Delaney and Bonnie lui a appris à « sentir la musique physiquement ». Pas à la penser, pas à la calculer , à la sentir dans les muscles, dans le ventre. C’est l’enseignement que Muscle Shoals transmet à quiconque a les oreilles pour l’entendre.

L’héritage de cet album se mesure aussi dans les carrières qu’il a nourries. Bobby Whitlock co-écrira avec Clapton « Bell Bottom Blues » et « Layla ». Carl Radle jouera avec Clapton jusqu’à sa mort prématurée en 1980. Bobby Keys sera le saxophoniste attitré des Stones pendant quarante ans. Tous ont appris quelque chose avec Delaney and Bonnie que nulle autre école n’aurait pu leur enseigner.

— Discographie —

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Accept No Substitute