Triangle. 1970. Dans le paysage fourmillant du rock europeen de cette annee charniere, certains groupes ont laisse une empreinte discrete mais indelebile dans la memoire des amateurs de musique underground. Triangle fait partie de ces formations qui ont pousse les limites du rock a une epoque ou tout semblait encore possible, ou les categories n’existaient pas encore assez fermement pour empecher les musiciens curieux de les franchir librement.
L’annee 1970 est celle de toutes les fusions. Le rock progressif, le jazz-rock, le folk electrique, la musique experimentale : ces courants se croisent, s’alimentent mutuellement, produisent des oeuvres hybrides qui ne ressemblent a rien de ce qui existait cinq ans auparavant. Les groupes qui emergent dans ce contexte ne cherchent pas a se definir dans des cases commerciales. Ils cherchent a trouver leur son, leur identite musicale propre, meme si cela doit les eloigner des formats radio.
Dans ce contexte, un groupe comme Triangle represente quelque chose d’important : la conviction que la musique peut etre plus grande que la somme de ses influences. Quand les musiciens de Triangle se retrouvent en studio pour enregistrer leur premier album, ils portent en eux des annees d’ecoute, d’apprentissage, d’experience de la scene live. Ils ont joue dans des salles petites et grandes, appris a sentir les reactions du public, compris comment construire une tension et la relacher au bon moment.
La structure musicale de l’album reflete cette double experience, studio et live. Les morceaux ont une architecture qui leur permet de respirer, de se developper naturellement plutot que d’etre forces dans des formats predetermines. Les introductions prennent le temps de s’installer, les developpements suivent leur logique propre, les conclusions arrivent quand la musique a dit ce qu’elle avait a dire et pas avant.
Les influences qui alimentent la musique de Triangle sont multiples et coherentes. La tradition du rock anglais, avec son sens de la dynamique et du riff, est la fondation. Le jazz europeen, avec sa liberte harmonique et son gout pour l’improvisation structuree, apporte une dimension intellectuelle. Et quelque chose de plus instinctif, de plus immediat, qui vient de la pratique quotidienne de la musique et de la conviction que jouer est une forme de dialogue entre musiciens et avec le public.
Les claviers occupent une place centrale dans le son du groupe. Cette periode du rock britannique est celle de la grande revolution des claviers electriques, Hammond organ, piano Fender Rhodes, Mellotron : ces instruments permettent de creer des textures sonores que la seule guitare ne peut pas produire. Triangle utilise ces possibilites avec discernement, ajoutant des couches harmoniques qui enrichissent les arrangements sans jamais les alourdir.
La section rythmique du groupe a cette qualite particuliere des grandes sections rythmiques : elle est suffisamment stable pour donner aux autres instruments une fondation solide, et suffisamment flexible pour laisser la musique respirer et se deplacer librement. La batterie marque le temps sans jamais etre esclave du metronome. La basse dialogue autant avec la guitare qu’avec la batterie, creant une conversation rythmique et melodique constante.
L’album a ete enregistre avec les moyens de l’epoque, dans un studio qui favorisait la capture du son live plutot que la perfection sterile. On entend les musiciens dans la salle, les interactions acoustiques entre les instruments, le souffle vivant de la musique qui se fait en temps reel. Cette qualite de presente immediatete est precieuse et rare, et elle explique pourquoi certains enregistrements des annees 1970 sonnent encore si bien aujourd’hui.
Le rock de 1970 etait un terrain d’experimentation ou les regles n’etaient pas encore suffisamment fixees pour empecher les artistes courageux de les transgresser. Triangle a profite de cette liberte pour creer quelque chose qui lui appartient en propre, un son et une approche musicale qui refletent la personalite collective des musiciens qui en sont les auteurs. C’est tout ce qu’on peut demander a un premier album.
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