1972 Album

They Only Come Out at Night

par Edgar WINTER

4,0
Sortie 1972

Edgar Winter, fin 1972. Le disque s’appelle « They Only Come Out at Night » et personne ne comprend encore qu’il contient un morceau qui va redéfinir le single rock instrumental aux États-Unis. « Frankenstein » : trois syllabes, une créature assemblée de morceaux disparates, et l’un des riffs les plus connus de l’histoire du rock. Mais on n’en est pas encore là quand l’album sort en novembre 1972.

Edgar Winter est une anomalie dans le paysage rock américain. Frère de Johnny Winter, autre guitariste texan de légende, Edgar a une particularité physique qui attire tous les regards : il est albinos. Cheveux blancs, peau d’une paleur irréelle, yeux rouges en lumière directe. Sur scène, il est visuellement saisissant avant même de jouer une seule note. Mais Edgar Winter ne se cache pas derrière son apparence. Il la revendique, il en joue, et il prouve à chaque concert que la musique qu’il fait est aussi extraordinaire que la façon dont il la fait.

L’Edgar Winter Group, à l’origine, n’est pas le groupe de cet album. La formation qui enregistre « They Only Come Out at Night » comprend Ronnie Montrose à la guitare, Dan Hartman à la basse et au chant, Chuck Ruff à la batterie, et Edgar aux claviers, au saxophone, à la guitare, et au chant. Ronnie Montrose va partir peu après pour former son propre groupe. Dan Hartman va devenir auteur-compositeur-interprète à succès dans les années quatre-vingt avec « I Can Dream About You ». Mais en 1972, ils sont là, ensemble, et ils font une musique extraordinaire.

« Frankenstein » commence comme une session de jam. Les musiciens jouent, ils improvisent, ils cherchent. Edgar commence à éditer, à assembler des fragments, à coller des segments qui viennent de moments différents. C’est exactement comme le monstre de Mary Shelley : une créature construite avec des morceaux prélevés ailleurs, animée par une énergie électrique. Le résultat final dure dix minutes et demie dans sa version album, deux minutes quarante-cinq dans sa version single éditée. Les deux versions fonctionnent, mais la version longue est une expérience en soi.

Le titre de ce morceau est lui-même une histoire. Les musiciens travaillaient sur ce instrumental sans nom pendant les sessions et ils l’appelaient parfois « The Monster » entre eux. C’est Edgar qui a finalement opté pour « Frankenstein », et l’analogie est parfaite : une créature assemblée de bouts disparates, dotée d’une vie propre qui dépasse ses créateurs. Quand les programmeurs radio ont commencé à diffuser la version single, les auditeurs ont téléphoné pour demander ce que c’était. « The monster song » est devenu une réponse courante. Le nom officiel a pris un peu plus de temps à s’imposer.

Le riff principal de « Frankenstein » est immédiatement reconnaissable. Ce n’est pas un riff sophistiqué, ni une démonstration de technique. C’est quelque chose de plus primitif et de plus efficace : une séquence de notes qui actionne directement quelque chose dans le système nerveux, qui donne envie de bouger, de danser, de frapper dans ses mains. Montrose joue avec une précision et une agressivité qui font de lui l’un des grands guitaristes de sa génération.

Edgar utilise le Moog synthesizer de facon révolutionnaire. Les synthétiseurs de cette époque n’étaient pas les instruments dociles que nous connaissons aujourd’hui. Ils étaient capricieux, difficiles à maîtriser, sujets à des dérives de ton imprévisibles. Edgar Winter les dompte et en fait une voix de monstre, un grondement électronique qui préfigure vingt ans d’évolution de la musique électronique.

« Free Ride », l’autre grand morceau de l’album, est l’exact opposé. C’est une chanson pop, presque, avec une mélodie immédiate et un texte sur la liberté et l’ouverture d’esprit. Dan Hartman la chante, et sa voix high energy crée un contraste saisissant avec l’intensité instrumentale de « Frankenstein ». La chanson atteint le top 15 des charts américains et devient un classique des radios rock.

L’album contient aussi « Undercover Man », « Rock’n’Roll Boogie Woogie Blues » qui montre les racines texanes du groupe, et plusieurs compositions qui démontrent la polyvalence d’Edgar Winter. Il passe du rock dur au jazz-rock, de la ballade soul au boogie blues, avec une aisance qui trahit une formation musicale sérieuse. Edgar Winter a étudié la musique formellement, il connaît la théorie, et cette connaissance lui permet de traverser les genres sans jamais sembler perdu.

La sortie du single « Frankenstein » en mars 1973, quelques mois après l’album, provoque une réaction inattendue. La chanson monte directement au numéro un des charts américains, devenant le premier instrumental de rock à atteindre cette position depuis des années. La radio, qui n’était pas vraiment équipée pour traiter un morceau instrumental de presque trois minutes sans paroles, l’adopte pourtant massivement. Les disc-jockeys adorent « Frankenstein » : elle permet des transitions créatives, elle remplit l’espace sans peser, et elle est suffisamment courte dans sa version éditée pour ne pas effrayer la programmation.

Edgar Winter n’a jamais retrouvé le succès commercial de « They Only Come Out at Night ». Mais cet album reste un point fixe dans l’histoire du rock américain, la démonstration que la musique instrumentale peut être aussi puissante et aussi populaire que n’importe quelle chanson avec des paroles. « Frankenstein » est immortel. Et l’album qui la contient mérite d’être redécouvert dans son ensemble, bien au-delà de son morceau le plus célèbre.

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