Quelques mois après « Replicas », Gary Numan publie sous son propre nom son premier album véritablement solo, « The Pleasure Principle », en septembre 1979. La décision d’abandonner le nom Tubeway Army dit la confiance acquise grâce au succès massif de « Are ‘Friends’ Electric? », qui avait atteint le numéro un des charts britanniques. Numan n’avait plus besoin du parapluie d’un nom de groupe : sa personnalité artistique était suffisamment définie et reconnue pour se porter seule. « The Pleasure Principle » est la première réalisation de cette confiance, et il contient « Cars », la chanson qui allait devenir son oeuvre la plus connue internationalement.
« Cars » est construite autour d’un riff de synthétiseur d’une efficacité absolue : six notes répétées sur un rythme régulier, avec ce son particulier qui dit les premiers synthétiseurs analogiques dans ce qu’ils ont de plus caractéristique. La chanson parle de la sécurité que procure l’intérieur d’une voiture, de la façon dont le métal et le verre créent une bulle protectrice dans un monde extérieur qui peut sembler hostile. C’est une métaphore de la modernité et de l’isolement qui reste parfaitement lisible des décennies après sa composition.
L’abandon de la guitare électrique est la décision esthétique la plus radicale de « The Pleasure Principle ». Sur ce disque, il n’y a aucune guitare : seulement des synthétiseurs, une basse, une batterie et la voix de Numan. Cette décision correspondait à une conviction artistique profonde : les instruments électroniques pouvaient faire tout ce que les instruments conventionnels faisaient, et ils le faisaient d’une façon qui était entièrement de leur temps plutôt que dans la continuité d’une tradition instrumentale centenaire.
« M.E. », « Films », « Engineers » : les autres compositions de l’album développent les thèmes que « Cars » aborde de façon plus condensée. Elles créent des atmosphères qui naviguent entre la fascination pour la technologie et une certaine mélancolie de l’isolement moderne, entre des surfaces sonores froides et des mélodies qui portent une émotion authentique sous la glace de la production.
La production de Numan lui-même est d’une cohérence remarquable : chaque son a été choisi pour sa couleur et sa texture spécifiques, chaque arrangement a été pensé dans ses moindres détails. Il est l’un des premiers musiciens de pop à aborder la production avec la rigueur d’un compositeur qui pense la musique comme une architecture sonore globale plutôt que comme une collection d’instruments assemblés.
Chris Payne aux claviers et violon, Paul Gardiner à la basse et Cedric Sharpley à la batterie constituent le trio qui soutient Numan sur l’album. Ces trois musiciens ont compris la vision de Numan et savent exactement quel espace occuper et lequel laisser libre. La batterie de Sharpley, en particulier, est d’une précision et d’une économie qui font que le groove de l’album ne pèse jamais sur les textures synthétiques mais les ancre dans quelque chose de physique et de corporel.
La tournée qui a accompagné « The Pleasure Principle » en 1979 est restée dans les mémoires pour sa mise en scène spectaculaire : un décor futuriste, des éclairages d’une sophistication inhabituelle pour l’époque, et Numan lui-même sur scène avec le même visage impassible que ses synthétiseurs donnaient à l’image, comme si l’androïde qu’il décrivait dans ses chansons prenait corps dans le spectacle. Cette unité entre la musique et la mise en scène est la marque d’un artiste total.
« The Pleasure Principle » reste l’album qui représente le mieux Gary Numan dans sa période la plus créativement audacieuse. Il dit ce qu’une seule vision artistique forte et cohérente peut accomplir quand elle dispose des moyens techniques de sa réalisation. Son influence sur la synth-pop, l’electro et la musique industrielle qui ont suivi est directe, profonde et toujours vivante.
La carrière solo de Gary Numan depuis « The Pleasure Principle » a traversé plusieurs phases, certaines plus proches du grand public et d’autres plus expérimentales, mais elle a maintenu une cohérence de vision qui fait de son oeuvre un des corpus les plus intéressants de la musique électronique populaire britannique. La réhabilitation critique dont il a fait l’objet à partir des années quatre-vingt-dix, largement due à la reconnaissance ouverte de son influence par des artistes comme Trent Reznor, a permis à de nouvelles générations d’auditeurs de redécouvrir ces premiers albums avec les oreilles dégagées des préjugés qui avaient parfois limité leur réception initiale. « The Pleasure Principle » apparaît aujourd’hui comme l’un des albums les plus originaux et les plus influents du rock électronique des années soixante-dix, un document fondateur d’une tradition musicale qui a produit des oeuvres majeures sur plusieurs décennies.
La place de « The Pleasure Principle » dans l’histoire de la musique électronique populaire est aujourd’hui clairement établie. Il fait partie des albums fondateurs d’une tradition qui a produit des décennies de musique et qui continue d’être vivante et inventive, preuve que les idées les plus originales sont aussi les plus durables.
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