The Cheerful Insanity of Giles, Giles & Fripp
The Cheerful Insanity of Giles, Giles and Fripp (1968) : le big bang de King Crimson
Il y a des disques qui ont raté leur époque avec une précision d’horloger pour la retrouver des décennies plus tard avec une force décuplée. The Cheerful Insanity of Giles, Giles and Fripp, publié le 13 septembre 1968 sur le label Deram de Decca, est de ceux-là. Au moment de sa sortie, il se vend à moins de mille exemplaires. Un désastre commercial complet, un flop retentissant, le genre de résultat qui fait fermer les labels et briser les rêves des musiciens les plus obstinés. Et pourtant, ce disque insolite, inclassable et délibérément bizarre porte en lui les germes de ce qui deviendra l’un des groupes les plus importants de l’histoire du rock progressif : King Crimson. Le guitariste Robert Fripp, qui partage l’affiche avec les frères Peter et Michael Giles, est à quelques mois de la session d’enregistrement qui donnera naissance à In the Court of the Crimson King, l’un des albums les plus importants et les plus influents de toute l’histoire du rock.
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De Bournemouth à l’Empire Cramoisi : une drôle d’odyssée
L’histoire de Giles, Giles and Fripp commence à Bournemouth, cette ville balnéaire du Dorset où les deux frères Michael et Peter Giles ont grandi et fait leurs armes musicales. Robert Fripp, né à Wimborne, ville voisine, les rejoint en août 1967 après avoir répondu à une annonce de recrutement qui demandait un organiste chanteur, rôle pour lequel il n’avait aucune qualification particulière mais qu’il a obtenu en convainquant les frères Giles de sa valeur musicale globale. Ce trio issu de la province britannique va passer par un certain nombre d’aventures commerciales peu glorieuses avant de se retrouver en studio pour enregistrer cet album unique en son genre.
La musique de The Cheerful Insanity est l’une des choses les plus difficiles à décrire dans toute la discographie du rock britannique des années soixante. L’album mêle de la pop psychédélique à des incursions dans le folk, le jazz, la musique classique, et le tout est ponctué de sketchs comiques parlés : The Saga of Rodney Toady sur la première face et Just George sur la deuxième racontent des histoires absurdes dans la tradition de l’humour britannique le plus désopilant, quelque part entre les Goon Shows de la BBC et Monty Python avant Monty Python. Les chansons elles-mêmes alternent entre des moments de pop délicate et raffinée et des expérimentations harmoniques qui annoncent clairement le tournant vers un rock plus ambitieux et plus complexe. One in a Million, Thursday Morning, Elephant Song : ces titres ont une légèreté et une grâce qui contrastent violemment avec la noirceur et la complexité de ce que Fripp et les frères Giles produiront un an plus tard sous le nom de King Crimson.
Ce qui rend la situation encore plus fascinante, c’est que pendant l’enregistrement de The Cheerful Insanity et immédiatement après, le cercle s’élargit de façon décisive. Ian McDonald rejoint le groupe avec son saxophone et sa flûte. Judy Dyble, alors petite amie de McDonald, chante sur certains titres. Et c’est dans ce contexte en mutation rapide qu’est enregistrée I Talk to the Wind, une chanson aux paroles de Peter Sinfield qui sera l’un des titres-phares du premier album de King Crimson. La naissance de Crimson est littéralement en train de se produire pendant que les Giles et Fripp finissent de déballer leurs sketchs comiques et leurs chansons folk psychédéliques pour Deram.
« The Cheerful Insanity era is something I look back on with great affection. We were very young, very naive, and completely committed to doing something original, even if we didn’t know exactly what that original thing was going to be. » – Robert Fripp
Peter Giles quitte ensuite le groupe pour être remplacé par Greg Lake, et le nom change : ce sera King Crimson. La suite appartient à la légende. Mais The Cheerful Insanity reste là, unique document d’un groupe qui n’a jamais joué un seul concert sous ce nom, qui a enregistré un seul album vendu à quelques centaines d’exemplaires, et dont chaque membre est allé ensuite vers des destins musicaux extraordinaires. Fripp avec King Crimson, Michael Giles avec King Crimson puis divers projets. Un artefact temporel d’une valeur inestimable pour comprendre comment les grandes aventures musicales commencent, dans l’obscurité et la folie douce.
Réédité en 2025 par le propre label de Robert Fripp, Discipline Global Mobile, dans une version remasterisée par David Singleton et débarrassée de ses parties parlées jugées datées, The Cheerful Insanity trouve enfin le public qu’il méritait depuis le début. Car sous l’humour et l’apparente légèreté se cache une musique d’une sophistication et d’une originalité qui n’ont pas vieilli d’une seconde, le témoignage bouleversant d’un groupe qui cherchait sa voie et qui, en cherchant, a trouvé quelque chose de bien plus grand que ce qu’il espérait. La folie douce du début de tout.
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