1963 Album

Ten years together (Compil. 1963 – 1970)

par PETER PAUL And MARY

4,5(1)
Sortie 1963

Dix ans de lumière : le bilan d’une tribu folk qui a changé l’Amérique

Il y a quelque chose d’émouvant dans le titre lui-même : Ten Years Together. Dix ans ensemble. En 1970, quand Warner Bros. compile le meilleur de Peter, Paul and Mary sur un double album rétrospectif, le titre sonne comme un au revoir, et c’est exactement ce que c’est, puisque le groupe vient de se séparer. Peter Yarrow, Paul Stookey et Mary Travers ont travaillé ensemble depuis 1961, sous la houlette de leur manager Albert Grossman, le même Grossman qui gérait Bob Dylan, et ont produit pendant cette décennie une œuvre qui a littéralement changé le cours de la musique folk américaine et, avec elle, de toute la chanson engagée occidentale.

Cette compilation rassemble seize morceaux couvrant l’arc complet de leur carrière, de leurs débuts fougueux de 1962-1963 jusqu’à leurs dernières grandes chansons de la fin des années soixante. C’est un bilan, certes, mais c’est surtout un portrait de l’Amérique en train de se transformer, de la lutte pour les droits civiques aux manifestations anti-Vietnam, en passant par l’assassinat de Kennedy, les summers of love, et la désillusion progressive d’une génération qui avait cru au changement. Peter, Paul and Mary ont été là à chaque moment décisif, microphone en main, harmonies déployées, défiant les conformistes et les réactionnaires avec leurs guitares acoustiques et leurs convictions inébranlables.

Peter, Paul and Mary en 1963
Peter, Paul and Mary en 1963

Les morceaux phares : une décennie de grands moments

If I Had a Hammer, 45 tours Warner Bros. 1962
« If I Had a Hammer », 45 tours Warner Bros., 1962

If I Had a Hammerleur version de la chanson de Pete Seeger et Lee Hays, enregistrée en 1962, reste peut-être leur contribution la plus durable à l’histoire de la chanson populaire américaine. Là où Seeger l’avait enregistrée avec un banjo nu dans une esthétique folk puriste, Peter, Paul and Mary lui ont donné un habillage vocal à trois voix qui en faisait un produit pop immédiatement accessible au grand public. Sans trahir le message, au contraire, ils l’amplifiaient, ils avaient réussi le miracle de faire entrer une chanson de protestation politique dans les charts mainstream. Numéro dix sur le Billboard. Deux Grammy Awards. Un coup de génie.

Blowin’ in the Wind de Bob Dylan, leur version de l’été 1963 a précédé de quelques mois la sortie de l’album de Dylan lui-même et a propulsé la chanson vers les sommets avec une rapidité que Dylan n’avait pas anticipée. En enregistrant les chansons de ce garçon alors presque inconnu du grand public, Peter, Paul and Mary ont fait pour Dylan ce qu’aucun agent de promotion n’aurait pu faire : ils l’ont introduit dans les foyers américains. La gratitude de Dylan à leur égard a été réelle et durable.

Puff the Magic Dragonoui, celle-là aussi est dans la compilation, et elle mérite d’être défendue contre tous ceux qui ont voulu y voir une ode codée à la marijuana. Yarrow l’a toujours fermement nié, et quand on l’écoute avec des oreilles d’enfant plutôt que des oreilles de cynique adulte, on entend simplement l’une des plus belles chansons sur l’enfance et sa perte jamais écrites en anglais. 500 Miles, Lemon Tree, Stewartla liste des merveilles est longue, et chacune sonne différemment selon l’humeur et l’âge de l’auditeur.

« Nous n’avons jamais été un groupe de folk. Nous étions un groupe de gens qui croyaient que la musique pouvait changer les choses. Et nous avions raison, elle les a changées. Peut-être pas autant que nous l’espérions, mais elle les a changées. »

Mary Travers, dans une interview de 1969

Coulisses et enregistrement : dix ans de studio avec Albert Grossman

L’architecture sonore de Peter, Paul and Mary doit beaucoup à leur producteur Milton Okun, qui a travaillé avec eux pendant l’essentiel de leur carrière. Okun était un arrangeur classiquement formé qui comprenait instinctivement comment utiliser les trois voix du trio pour créer des textures à la fois simples et sophistiquées. La voix chaude et profonde de Paul Stookey, le ténor délicat de Peter Yarrow, et la contralto lumineuse de Mary Travers formaient ensemble une palette sonore unique dont Okun tirait le meilleur.

La mécanique des harmonies à trois voix de Peter, Paul and Mary était le résultat d’un travail acharné et d’une écoute mutuelle d’une qualité exceptionnelle. Il existe des enregistrements live de l’époque qui montrent le groupe construire ses harmonies en quelques minutes sur scène, ajustant à l’oreille, cherchant la justesse absolue avec une patience et une rigueur qui démentaient leur image de troubadours désinvoltes. Ces trois-là étaient des artisans d’une exigence redoutable.

Albert Grossman, leur manager, un personnage aussi légendaire que difficile, surnommé « le gros Albert » dans le milieu, connu pour ses négociations impitoyables et sa capacité à détecter les talents, leur avait construit une carrière avec une précision stratégique rare. Il avait compris dès 1961 que le folk revival avait besoin d’un groupe « mixte », deux hommes et une femme, pour toucher un public le plus large possible. Le groupe avait débuté par des concerts au Gaslight Café de Greenwich Village, ce même café où Dylan et d’autres chanteurs de folk faisaient leurs armes.

Héritage et impact : la voix du mouvement, le son de la conscience

Peter, Paul and Mary ont été bien plus qu’un groupe de folk populaire, ils ont été des activistes qui utilisaient leurs concerts et leurs disques comme plateformes politiques. Ils étaient présents à la Marche sur Washington de 1963. Ils chantaient aux manifestations anti-Vietnam. Mary Travers notamment était d’une engagement militant qui allait bien au-delà du simple engagement artistique. Pour des millions d’Américains qui n’auraient jamais mis les pieds à un meeting politique, les chansons de Peter, Paul and Mary étaient leur seule fenêtre sur un monde en lutte.

Le groupe s’est séparé en 1970, d’où cette compilation qui sonnait comme un testament, avant de se reformer en 1978 et de continuer à chanter ensemble jusqu’à la mort de Mary Travers d’une leucémie en 2009. Peter Yarrow et Paul Stookey continuent à se produire ensemble, portant le flambeau d’une époque où la musique populaire osait encore dire la vérité en face.

Ten Years Together est à la fois un document historique et un chef-d’œuvre de la chanson américaine. Chaque morceau est une archive sonore d’une décennie de transformation radicale, mais aussi, plus simplement, plus profondément, une collection de très belles chansons chantées par trois voix qui s’aimaient. Et ça, à travers toutes les révolutions et tous les cataclysmes, ça ne vieillit pas.

La note des passionnés

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