Songs for Drella, Lou REED et John CALE (1990) : le requiem pour Warhol
Drella : c’est ainsi qu’on surnommait Andy Warhol dans la Factory, contraction de Dracula et Cinderella, le vampire et la princesse, les deux faces de cette figure fascinante. Quand le pape du pop art meurt en 1987, deux de ses anciens protégés, Lou Reed et John Cale, fondateurs du Velvet Underground, se réconcilient apres des années de brouille pour lui rendre hommage. Le résultat, Songs for Drella, paru en 1990 chez Sire, est un disque épuré et bouleversant.
Des retrouvailles improbables
Lou Reed et John Cale ne se parlaient plus depuis des lustres. Leurs egos, leurs rancunes, les blessures du passé les avaient durablement séparés. Il aura fallu la mort de Warhol, leur mentor commun, l’homme qui avait produit le premier album du Velvet Underground, pour les réunir. Cette réconciliation autour d’un deuil partagé donne au disque une charge émotionnelle particuliere, celle de deux hommes qui se retrouvent dans le souvenir d’un tiers disparu.
Un dépouillement radical
Musicalement, Songs for Drella frappe par son austérité. Pas de groupe, pas d’arrangements luxuriants : juste deux hommes, la voix et la guitare de Reed, le piano, l’alto et le clavier de Cale. Ce dépouillement met les mots et les mélodies a nu, sans aucun artifice. Cette sobriété, presque de chambre, convient parfaitement au propos intime et grave du disque. Chaque note, chaque silence pese de tout son poids.
Le portrait d’un homme
A travers une série de chansons, Reed et Cale dressent le portrait de Warhol : son enfance modeste a Pittsburgh, son ascension, son travail acharné, sa solitude, sa mort. « Style It Takes » évoque son charisme et son flair, « Hello It’s Me » prend la forme d’une lettre posthume déchirante de Reed a son ancien mentor. Le disque ne verse jamais dans l’hagiographie : il montre un Warhol complexe, travailleur, parfois blessant, profondément humain.
La dette envers le maitre
Au-dela de l’hommage, Songs for Drella est aussi un reglement de comptes avec le passé, une maniere pour les deux musiciens de solder leur dette envers celui qui les avait lancés. Warhol avait cru au Velvet Underground quand personne d’autre n’y croyait, avait imposé sa banane sur la pochette mythique, avait permis a ces marginaux de devenir une legende. Reed et Cale lui rendent ici ce qu’ils lui doivent, avec une honnetete touchante.
Un disque a part
Songs for Drella occupe une place singuliere dans les discographies respectives de ses deux auteurs. Ni album rock, ni simple hommage de circonstance, c’est une oeuvre conceptuelle d’une rare intensité émotionnelle, le témoignage de deux génies réunis le temps d’un adieu. Reécoutez « Hello It’s Me » : vous entendrez Lou Reed parler a son ami mort avec une tendresse et une culpabilité bouleversantes. Ce disque prouve que meme les artistes les plus durs et les plus orgueilleux peuvent, face a la mort, retrouver le chemin de l’émotion pure. Un requiem d’une beauté austere et inoubliable.
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