1969 Album

Songs for a Tailor

par Jack BRUCE

4,5(1)
Sortie 1969
Artiste Jack BRUCE

Quand Cream explose en novembre 1968 à l’issue de leur concert d’adieu au Royal Albert Hall de Londres, trois des musiciens les plus doués de leur génération se retrouvent soudainement libres de faire exactement ce qu’ils veulent. Ginger Baker partira vers l’Afrique et ses percussions exotiques, puis former Air Force. Eric Clapton rejoindra Blind Faith avec Steve Winwood avant de se perdre dans les méandres du Derek and the Dominos. Et Jack Bruce, le bassiste prodige, le compositeur secret de Cream, celui qui écrivait en coulisses les chansons qui définissaient le groupe, se retrouve enfin seul maître à bord pour réaliser l’album qu’il portait en lui depuis des années de tournées épuisantes.

Songs for a Tailor, sorti en septembre 1969, est cette oeuvre. Un disque qui n’a rien à voir avec le rock blues de Cream , plus proche du jazz, de la musique de chambre, de la pop baroque anglaise des années soixante. Un album qui stupéfie ses contemporains et continue de stupéfier ceux qui le découvrent aujourd’hui, quelque part dans les rayons de disquaires dédiés aux curiosités des années soixante.

Le titre vient de l’amitié de Bruce avec un tailleur de Carnaby Street qui confectionnait ses vêtements scéniques avec soin et goût. Il y a quelque chose d’approprié dans cette référence à l’artisanat : Songs for a Tailor est lui-même un album d’artisan, minutieusement taillé, chaque couture parfaite, chaque ourlet pensé. Les paroles sont signées Pete Brown, poète beat irlandais qui fut l’auteur de la plupart des textes de Cream , « White Room », « Politician », « Sunshine of Your Love ». La musique est entièrement de Bruce, jouée avec une liberté qu’il ne s’autorisait pas sous la contrainte du power trio.

« Never Tell Your Mother She’s Out of Tune » ouvre l’album avec une élégance désinvolte. La voix de Bruce , cette voix de ténor puissante et précise qu’on entendait à peine sur les albums de Cream noyée dans le blues électrique de Clapton et le tonnerre de Baker , déploie ici toute sa noblesse. C’est une révélation complète, un dévoilement. L’homme qu’on connaissait comme le pilier rythmique d’un power trio s’avère être un mélodiste d’une finesse extraordinaire, un chanteur dont la voix peut aussi bien caresser une note que l’habiter comme une maison.

« Theme for an Imaginary Western » est peut-être le moment le plus déchirant du disque. Ballade épique sur fond d’orchestration de chambre, la chanson évoque les grands espaces américains vus par un oeil européen, romantiques et légèrement irréels, dorés comme un film de Leone. Mountain la reprendra plus tard et en fera un classique de leur répertoire, mais la version de Bruce reste définitive , il y a quelque chose dans sa façon de porter les mots, dans son phrasé précis et généreux à la fois, qui rend toute copie superflue.

La liste des musiciens sur cet album est vertigineuse. John Marshall à la batterie, Chris Spedding à la guitare , celui qui deviendra lui-même une figure culte du rock britannique dans les années soixante-dix , et Henry Lowther aux cuivres. Felix Pappalardi, producteur et musicien américain qui avait déjà produit Cream, est ici à la basse et aux arrangements. L’ensemble crée une texture orchestrale complexe, très éloignée du trio électrique, un son luxuriant sans jamais être excessif.

« Weird of Hermiston » et « The Ministry of Bag » montrent un compositeur capable de construire des structures harmoniques complexes sans jamais perdre l’auditeur dans le labyrinthe. Bruce était un musicien classiquement formé au Royal Scottish Academy of Music, pianiste et violoncelliste avant d’être bassiste, et cet album est l’occasion pour lui de montrer que sa virtuosité dépasse largement les limites du rock, qu’il y a dans sa tête des espaces musicaux que le format du power trio ne lui permettait tout simplement pas d’explorer.

Il faut aussi mentionner « Rope Ladder to the Moon », titre aux accents presque country-folk, qui révèle une face plus intime et vulnérable de Bruce. Et « The Clearout », qui introduit une urgence électrique rappelant brièvement Cream avant de s’envoler vers quelque chose de plus abstrait, de plus libre, de plus personnel. Bruce ne cherche pas la cohérence de style , il cherche la cohérence d’une voix, d’une sensibilité. Et il la trouve, avec une aisance déconcertante pour quelqu’un qui n’a jamais fait un album solo auparavant.

Sur X : @jackbruce

Commercialement, Songs for a Tailor entre dans le top 10 britannique , preuve que le public était prêt à suivre Bruce au-delà de Cream, à l’accompagner dans cet inconnu musical qu’il explorait avec une curiosité d’enfant. La critique sera plus réservée, déconcertée par ce disque inclassable. Ni rock, ni jazz, ni pop conventionnelle , quelque chose d’autre, quelque chose de difficile à étiqueter, qui tombe entre les cases des critiques et résiste à toute réduction.

Aujourd’hui, l’album est reconnu comme un classique oublié, l’un de ces chefs-d’oeuvre que le temps a plus aimés que ses contemporains. Chaque réécoute révèle de nouveaux détails, de nouvelles nuances cachées dans les arrangements, une tournure harmonique qu’on n’avait pas remarquée, une ligne de basse qui se révèle être beaucoup plus sophistiquée qu’elle n’en avait l’air. C’est la marque des grandes oeuvres : elles ne se livrent pas d’un coup, elles se dévoilent lentement, comme un visage qu’on apprend à connaître et qui devient plus beau à mesure qu’on le regarde.

Jack Bruce est mort en octobre 2014, des suites d’une maladie du foie. Il était à Glasgow, sa ville. Songs for a Tailor est le monument qu’il s’est lui-même construit, plus beau que n’importe quelle pierre tombale, plus durable que n’importe quelle biographie : une architecture sonore qui tiendra aussi longtemps que quelqu’un, quelque part, se donnera la peine de mettre le disque sur la platine et d’écouter ce que la liberté artistique peut produire quand elle n’a plus de limites à respecter.

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