1969 Album

Valentyne Suite

par COLOSSEUM

4,0
Sortie 1969
Artiste COLOSSEUM
Genres blues rock · jazz-rock

En 1969, pendant que le rock progressif britannique était encore en train de définir ses propres règles, Colosseum sortait « Valentyne Suite » et posait l’une des pierres angulaires du genre. Groupe fondé par le batteur Jon Hiseman, ancien de la Graham Bond Organisation et de John Mayall’s Bluesbreakers, Colosseum était une proposition radicale : un groupe de rock qui n’aurait pas peur du jazz, qui embrasserait la complexité harmonique et rythmique du jazz moderne tout en gardant la puissance physique du rock. « Valentyne Suite » est la démonstration magistrale que cette synthèse était non seulement possible mais fructueuse.

Jon Hiseman est l’un des batteurs les plus techniques de sa génération en Grande-Bretagne. Sa formation jazz lui a donné une maîtrise des polyrythmes et des tempos complexes que peu de batteurs de rock peuvent égaler. Mais contrairement aux exhibitionnistes de la batterie qui sacrifient la musique à la démonstration technique, Hiseman joue toujours en musicien, au service de la composition, attentif à ce que font ses camarades. Cette éthique collective fait de Colosseum un vrai groupe, pas un véhicule pour solistes.

Dick Heckstall-Smith au saxophone est une autre pièce maîtresse du puzzle. Ancien de Alexis Korner’s Blues Incorporated (la pépinière du blues britannique qui a formé Mick Jagger, Keith Richards et des dizaines d’autres), Heckstall-Smith joue avec une liberté et une science harmonique qui viennent directement de John Coltrane et de Sonny Rollins. Ses solos sur « Valentyne Suite » sont parmi les plus beaux qu’on puisse entendre dans un contexte rock-jazz de l’époque.

Dave Greenslade aux claviers (il fondera plus tard son propre groupe Greenslade au début des années 70) apporte une palette harmonique riche, alternant l’orgue Hammond dans ses modes les plus blues et le piano acoustique dans ses plus grandes nuances expressives. James Litherland à la guitare et Tony Reeves à la basse complètent une formation d’une cohérence et d’une virtuosité rares. Chaque musicien est un soliste accompli qui sait exactement quand jouer et quand s’effacer.

La pièce centrale de l’album est la « Valentyne Suite » en trois mouvements qui occupe presque toute la seconde face du disque original. Cette composition en trois parties (The Kettle / The Machine Demands a Sacrifice / Theme for an Imaginary Western) est l’oeuvre la plus ambitieuse de Colosseum et l’une des plus ambitieuses du rock progressif naissant. Les trois mouvements enchaînés sans rupture créent un voyage musical de vingt minutes qui emmène l’auditeur depuis des horizons jazz jusqu’aux sommets du rock le plus puissant.

« The Kettle », premier mouvement, démarre dans un groove jazz syncopé où Hiseman et Reeves construisent une fondation rythmique complexe sur laquelle Heckstall-Smith improvise librement. L’atmosphère est nocturne, introspective, presque mystérieuse. « The Machine Demands a Sacrifice » bascule dans un registre plus intense, avec des guitares plus agressives et une section rythmique qui accentue les contretemps. Le titre évoque quelque chose d’industriel, de mécanique, qui n’est pas sans rappeler le Birmingham de Black Sabbath qui sera fondé la même année.

« Theme for an Imaginary Western » (écrite par Jack Bruce, qui était passé par Colosseum avant de rejoindre Cream) est la conclusion lumineuse et mélancolique de la suite. Cette chanson, avec ses images de grands espaces américains et sa mélodie ample et généreuse, a été reprise par de nombreux artistes depuis. Elle montre que Colosseum peut aussi, quand il le veut, écrire des chansons accessibles et émouvantes sans rien sacrifier de leur sophistication musicale.

La face A de l’album contient des compositions plus courtes qui montrent d’autres facettes du groupe. « Walking in the Park » explore un blues rock plus direct, proche de la tradition de John Mayall dont plusieurs membres venaient. « Elegy » est une pièce lente et dramatique qui montre la capacité du groupe à créer des atmosphères sans recourir à la puissance pure. Ces contrastes entre les différentes humeurs de l’album empêchent toute monotonie et maintiennent l’intérêt de l’auditeur du début à la fin.

L’influence de Colosseum sur le rock progressif britannique est considérable mais souvent sous-estimée. Emerson Lake and Palmer, Yes, Soft Machine, King Crimson : tous ces groupes ont écouté « Valentyne Suite » et y ont trouvé quelque chose qui les a nourris. La façon dont Colosseum intègre le jazz dans un contexte rock sans perdre ni la spontanéité du jazz ni la puissance du rock est une leçon que ces groupes ont retenue et développée dans leurs propres directions.

Fun fact : Jon Hiseman a joué sur « Valentyne Suite » avec deux fractures aux doigts de la main gauche, conséquence d’un accident survenu lors d’un déménagement quelques jours avant l’enregistrement. Plutôt que de reporter les sessions, il a adapté sa technique, jouant certains passages différemment de ce qu’il avait prévu. Le résultat, selon ses propres mots, était parfois plus intéressant que ce qu’il aurait fait avec les deux mains valides. La contrainte comme source de créativité : une leçon que les musiciens connaissent bien.

Sur X : @ColoseumOfficial

La note des passionnés

4,0 /5

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