1969 Album

Ahead Rings Out

par BLODWYN PIG

4,0
Sortie 1969
Genres blues rock · jazz-rock

Ahead Rings Out, Blodwyn Pig (1969) : la route non prise de Mick Abrahams

La fin de 1968 ressemble, dans l’histoire de Jethro Tull, a une bifurcation decisive. Mick Abrahams, guitariste co-fondateur du groupe, quitte l’aventure apres leur premier album, This Was. Les raisons sont musicales autant que personnelles : Abrahams veut rester dans le blues, le bon vieux blues electrique de Muddy Waters et Howlin’ Wolf, celui qu’il a appris en ecoutant des disques dans sa chambre de Luton. Ian Anderson veut explorer d’autres territoires, aller vers la folk, le classique, le progressif, une vision plus large et plus hybride de la musique. Les deux hommes se respectent profondement mais ne peuvent plus travailler ensemble. Abrahams part. Anderson remplace par Martin Barre et emmene Tull vers la stratosphere avec Stand Up et Aqualung. Abrahams, lui, fonde Blodwyn Pig. Et en juin 1969, le groupe publie Ahead Rings Out, l’un des debuts les plus reussis de l’annee et l’une des grandes curiosites de la scene jazz-rock britannique.

Blodwyn Pig, oui, c’est bien le nom du groupe. Un cochon gallois. Un choix de nom aussi improbable qu’inoubliable, a l’image de la musique que le groupe va creer. La formation comprend Abrahams a la guitare et au chant, Jack Lancaster au saxophone, a la flute et au violon, Andy Pyle a la basse et Ron Berg a la batterie. La presence de Lancaster est decisive pour l’identite sonore du groupe. Dans un contexte ou la plupart des formations de hard rock se contentent de guitare, basse et batterie, Blodwyn Pig ajoute une dimension de jazz-rock, de musique de chambre presque, qui les distingue nettement de leurs contemporains. Lancaster joue du saxophone tenor et alto avec une sensibilite qui doit autant a John Coltrane qu’a Cannonball Adderley, et sa flute apporte une legerete qui equilibre parfaitement la rugosit de la guitare d’Abrahams.

Le blues qui voulait tout savoir de tout

« Dear Jill » ouvre l’album sur une note de folk-blues decontractee, une chanson simple et directe qui montre d’emblee qu’Abrahams n’a pas renonce a la melodie au profit de la seule puissance. « Sing Me a Song That I Know » est un blues plus direct, avec une section de cuivres, le saxophone de Lancaster, qui rappelle les grandes formations de Chicago blues des annees 50. « The Modern Alchemist » est la piece la plus ambitieuse de la premiere face, avec ses changements de tempo, ses modulations harmoniques et sa structure qui refuse les conventions du blues conventionnel. « Up and Coming » fait la demonstration que le groupe peut aussi etre un groupe de rock pur et dur quand l’occasion s’y prete. Blodwyn Pig n’est pas un groupe de blues pur. C’est un groupe qui utilise le blues comme point de depart pour explorer des territoires musicaux plus vastes et plus complexes.

L’album atteint le numero 9 des charts britanniques a sa sortie en juin 1969. C’est un succes considerable pour un premier album d’un groupe sans star au sens conventionnel du terme. La presse musicale britannique accueille Ahead Rings Out avec un enthousiasme remarquable. La musique de Blodwyn Pig est difficile a classer dans une categorie unique, ce qui explique peut-etre pourquoi le groupe n’a jamais atteint la renommee que sa musique meritait. Dans un marche musical qui aime les etiquettes claires, « jazz-rock-folk-blues » est une proposition trop complexe pour les programmateurs de radio et les grandes salles.

Un second album, Getting to This, sortira en 1970, avant qu’Abrahams dissolve le groupe. Il le reformera partiellement dans les decennies suivantes, fidele a sa vision musicale, refusant les compromis que l’industrie lui demande. Mick Abrahams, en quittant Jethro Tull, a pris la route moins frequentee. Il n’a pas trouve la gloire qu’Ian Anderson a trouvee. Mais il a enregistre un album qui, cinquante ans apres, sonne encore frais, encore vivant, encore plein de surprises. La route moins frequentee a ses recompenses propres et incomparables.

Ahead Rings Out est le disque d’un guitariste qui sait exactement ce qu’il veut et qui a eu le courage de tout abandonner pour le faire. Dans le rock, cette forme de courage artistique est plus rare qu’on ne le croit. Elle merite le respect le plus total. Blodwyn Pig, le cochon gallois improbable, a produit l’un des debuts les plus authentiques et les plus attachants de l’annee 1969. Une perle pour ceux qui savent chercher la ou personne ne regarde.

La contribution de Blodwyn Pig au developpement du jazz-rock britannique est souvent sous-evaluee au profit de groupes plus connus comme Colosseum ou Soft Machine. Pourtant, Ahead Rings Out partage avec ces groupes une meme ambition : depasser les frontieres du rock pour incorporer le jazz, la musique classique et le folk dans une synthese propre a la sensibilite britannique de la fin des annees 60. Cette synthese ne se fait jamais au detriment de l’accessibilite : Blodwyn Pig reste un groupe de rock ecoutables et energique, et c’est ce qui les distingue des experiences plus hermeutiques de certains contemporains. Le succes relatif de Ahead Rings Out dans les charts britanniques temoigne de cette capacite a concilier ambition et accessibilite, qualite que tous les groupes de jazz-rock n’ont pas toujours su maintenir.

« Mick Abrahams aurait pu rester dans Jethro Tull et etre riche et celebre. Il a prefere jouer ce qu’il voulait. On ne peut pas lui en vouloir d’avoir eu raison sur le plan artistique. » (Ian Anderson)

— Discographie —

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