Sortie 1972
Artiste IF

IF, 1972. Le groupe britannique dont le nom est une question ouverte, une condition suspendue, arrive avec « Waterfall », troisième album d’une formation qui incarne ce que le jazz-rock britannique peut faire de mieux quand il ose aller au-delà des recettes établies. IF n’est pas un groupe grand public. C’est un groupe de musiciens, un groupe d’initiés, et c’est précisément cette dimension confidentielle qui le rend si précieux pour ceux qui le découvrent.

Dick Morrissey au saxophone est le coeur musical du groupe. Morrissey a une longue carrière dans le jazz britannique derrière lui quand IF se forme, et il apporte avec lui une connaissance profonde de la tradition, de Coltrane à Cannonball Adderley, de la façon dont le saxophone peut être à la fois un instrument de structure et de liberté. Dans le contexte du jazz-rock qu’IF pratique, ce saxophone devient le vecteur d’une energie qui relie les deux mondes.

J.W. Hodgkinson chante avec une voix puissante et dramatique qui rappelle les meilleurs chanteurs de soul britannique. Sa presence vocale est une des forces du groupe : IF n’est pas juste un groupe instrumental qui a ajouté un chanteur par obligation, c’est une formation où la voix est un instrument comme les autres, traité avec le même soin et la même liberté.

L’album « Waterfall » montre IF en pleine maturation de son son. Les arrangements sont denses et fluides à la fois, les compositions mélangeant les structures harmoniques du jazz et la propulsion rythmique du rock avec une naturel qui trahit des centaines d’heures de répétitions et de concerts. Le groupe ne fait pas de la fusion pour faire de la fusion : il fait de la musique qui est fusion parce que ses membres pensent naturellement dans plusieurs langages à la fois.

Terry Smith à la guitare joue avec une précision jazz et une distorsion rock qui ne semblent jamais se contrarier. Ses solos peuvent commencer dans une esthétique proche de Jim Hall ou de Joe Pass et terminer dans quelque chose de beaucoup plus rock, sans que la transition soit perceptible. C’est le signe d’un musicien qui n’habite pas les genres, qui habite juste la musique.

La section rythmique du groupe, Clive Brooks à la batterie et Jim Richardson à la basse, est un modèle de ce que le jazz-rock nécessite : la capacité de groover avec la régularité d’un groupe rock tout en maintenant la flexibilité rhythmique d’un quartet de jazz. Brooks joue avec des références à Elvin Jones et à Keith Moon simultanément, ce qui devrait être impossible et ne l’est pas.

« Waterfall » n’a pas eu de succès commercial significatif. IF était signé chez Capitol Records mais le label ne savait pas trop comment positionner un groupe qui jouait un jazz-rock sophistiqué dans un marché dominé par des groupes de rock plus directs. Cela n’a empêché ni le groupe de jouer ni les musiciens qui les aimaient de les retrouver dans des clubs et des festivals.

L’influence du jazz-rock britannique de cette époque, dont IF est un représentant important avec Soft Machine, Nucleus, National Health, est difficile à mesurer parce qu’elle est surtout souterraine. Ces groupes n’ont pas défini des sons qu’on peut reconnaître immédiatement dans la musique populaire qui a suivi. Ils ont plutot créé une culture musicale, une façon de penser la composition et l’improvisation qui a influencé des générations de musiciens de jazz et de rock qui ne se réclament pas forcément d’eux mais qui ont absorbé quelque chose de leur approche.

Redécouvrir « Waterfall » aujourd’hui c’est entendre un jazz-rock d’une sophistication qui n’a pas vieilli parce qu’il n’était pas construit pour une mode. C’est de la musique ancrée dans la technique et la recherche, dans la passion de musiciens qui veulent aller plus loin que ce que leur époque leur demande. Et cette passion traverse les décennies intacte, attendant les oreilles capables de l’entendre.

IF a sorti cinq albums entre 1970 et 1975 avant de se dissoudre, chacun apportant une variation sur les mêmes obsessions : le dialogue entre jazz et rock, la place de la voix dans une musique instrumentalement ambitieuse, l’alliance de la structure et de la liberté dans la composition. « Waterfall » est peut-être le disque où cet équilibre est le mieux maintenu. Un trésor discret dans la discographie du jazz-rock britannique.

Le jazz-rock britannique de la période est souvent eclipsé par ses homologues américains, notamment les albums de Miles Davis « Bitches Brew » ou de Mahavishnu Orchestra, qui attirent l’attention internationale. Mais IF et quelques autres formations comme Nucleus ou Soft Machine développent un son distinctement européen, plus froid et plus structuré que le jazz-fusion américain, avec des influences issues du rock progressif britannique qui n’ont aucun équivalent de l’autre côté de l’Atlantique.

« Waterfall » mérite la redécouverte par tous ceux qui s’intéressent à ce moment particulier de l’histoire de la musique où les frontières entre jazz et rock n’étaient pas encore fermées, où des musiciens formés dans des traditions différentes pouvaient se retrouver dans un même groupe et jouer une musique qui ne ressemblait à aucune des cases existantes. Ce moment ne dure pas : dans la deuxième moitié des années soixante-dix, les genres se durcissent à nouveau, le rock devient punk ou stadium, le jazz retourne vers ses traditions. Mais pendant quelques années, IF et ses contemporains ont explorés un territoire musical d’une richesse et d’une liberté exceptionnelles.

La note des passionnés

4,0 /5

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