2003 Album

More Jack Than God

par Jack BRUCE

4,0
Sortie 2003
Artiste Jack BRUCE

More Jack Than God, JACK BRUCE (2003) : Clapton est Dieu, mais Bruce est plus

Dans le Londres de 1967, quelqu’un avait écrit sur un mur de la station de métro Islington : « Clapton is God ». Ce graffiti est devenu légendaire, l’un des plus célèbres de l’histoire du rock britannique. Jack Bruce connaissait bien ce mur. Il avait partagé avec Eric Clapton et Ginger Baker les trois années les plus électriques et les plus destructrices de sa vie musicale au sein de Cream. Alors, trente-cinq ans plus tard, quand il intitule son album « More Jack Than God », c’est une blague. Un clin d’oeil ironique. Un sourire en coin adressé à son vieux complice et rival.

Mais derrière l’humour, il y a aussi un homme qui affirme son identité propre. Jack Bruce n’est pas l’ombre de Clapton. Il n’est pas « le bassiste de Cream ». Il est Jack Bruce, l’un des plus grands musiciens de la génération des années soixante, avec une oeuvre solo qui mérite d’être connue et reconnue.

Le retour en grande forme

« More Jack Than God » est l’album d’un homme en pleine santé musicale. Bruce avait traversé des décennies de vie rock avec les excès que cela implique. Il avait frôlé la mort à plusieurs reprises. En 2003, il semble avoir trouvé un équilibre, une lucidité, une énergie qu’on sentait absente de certains de ses albums précédents. Dès la première écoute, le disque frappe par sa densité, par la richesse de ses arrangements, par la conviction avec laquelle il est joué.

La coloration particulière de Bruce est bien là : cette façon de croiser le blues avec le jazz, d’intégrer des harmonies complexes dans des structures qui gardent quand même l’énergie du rock. Ce n’est pas un disque de rock pur. Ce n’est pas un disque de jazz pur. C’est quelque chose qui se situe entre les deux, dans un espace que Bruce a défriché depuis les années soixante.

Gary Moore et la guitare qui brûle

Gary Moore est présent sur plusieurs titres. L’Irlandais du Nord, guitariste de blues-rock d’une précision absolue, apporte exactement ce dont l’album a besoin : des solos qui disent quelque chose, des lignes de guitare qui dialoguent avec la basse de Bruce plutôt que de simplement la surplomber. Moore et Bruce se connaissent de longue date. Leur complicité s’entend.

Vernon Reid, guitariste de Living Colour, apporte une autre couleur encore : plus funk, plus dissonant, plus new-yorkais. Sa présence élargit le spectre sonore de l’album et évite tout académisme.

La basse comme instrument soliste

Jack Bruce est l’un des bassistes qui ont tout changé. Avant Cream, la basse était un instrument de fond, un soutien harmonique et rythmique qui restait dans l’ombre. Bruce, avec Cream et dans ses albums solos, a fait de la basse un instrument soliste à part entière. Il joue des lignes mélodiques complexes. Il dialogue avec la guitare d’égal à égal. Il chante en même temps qu’il joue, ce qui est techniquement redoutable.

Sur « More Jack Than God », cette approche est pleinement affirmée. La basse est au centre du mix, visible, présente, protagoniste.

Les harmoniques du Cream retrouvées

Il y a des moments sur cet album où on reconnaît des tournures harmoniques, des enchaînements d’accords, des textures sonores qui renvoient directement à certains morceaux de Cream. « Sunshine of Your Love », « White Room », « Badge »… Ces chansons sont dans l’ADN musical de Bruce, et elles transparaissent ici sans que cela soit de la nostalgie. C’est simplement de la cohérence. Un musicien de soixante ans qui joue comme il a toujours joué, avec la même intelligence et la même passion.

Mais ce n’est pas non plus un disque de rock classique qui regarde en arrière. Les influences contemporaines sont présentes, les textures sont de ce siècle, les choix de production sont modernes.

Un classicisme vivant

« More Jack Than God » est l’album d’un grand musicien qui n’a pas besoin de se réinventer parce qu’il n’a jamais été à la mode. Jack Bruce a toujours fait sa musique dans son coin, indifférent aux tendances, fidèle à une vision musicale qu’il porte depuis quarante ans. Ce genre de cohérence finit toujours par payer.

Il mourra en octobre 2014, laissant derrière lui une discographie qui sera réévaluée avec le temps. « More Jack Than God » est l’un des disques qui deviendront des références dans cette réévaluation.

Un titre programme

Il faut revenir une dernière fois sur le titre de cet album. « More Jack Than God » : plus Jack que Dieu. C’est à la fois une blague et une affirmation d’existence. Bruce a vécu dans l’ombre d’une légende qui lui était extérieure, la légende d’Eric Clapton construite par d’autres. Il a fait sa propre musique pendant des décennies, avec des hauts et des bas, sans jamais chercher à imiter quiconque. Cet album dit : je suis encore là. Je suis Jack Bruce. Et c’est suffisant. C’est même beaucoup.

— Discographie —

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