Il y a des guitaristes dont le son est une signature aussi personnelle qu’une empreinte digitale. Leslie West est de ceux-la. William Joseph Weinstein, ne en 1945 dans le Queens de New York, a donne au rock des annees 1970 quelques-uns de ses riffs les plus devastateurs. Le riff de Mississippi Queen, compose en 1970 avec Mountain, est l’une de ces constructions melodiques qui entrent dans le cerveau et n’en ressortent jamais – une boucle hypnotique et primitive qui capture quelque chose d’essentiel sur ce que peut faire une guitare electrique entre les mains d’un homme qui a compris que le blues n’est pas un style mais une necessite vitale. En 2005, quand sort Got Blooze, West a soixante ans et une carriere derriere lui parsemee de triomphes et de difficultes personnelles. Mais sa guitare, elle, n’a pas vieilli. Elle sonne toujours avec cette epaisseur, cette gravite, cette capacite a occuper tout l’espace sonore disponible.
Mountain et l’Heritage du Hard Rock des Annees 1970
Pour mesurer l’importance de Leslie West, il faut revenir a Mountain – ce groupe qu’il fonde en 1969 avec le bassiste et producteur Felix Pappalardi, figure centrale du rock progressif et de la production (c’est lui qui produit Cream pour Disraeli Gears). Mountain joue au Festival de Woodstock en 1969, trois jours apres la creation officielle du groupe – exploit logistique et artistique qui les propulse immediatement dans la stratosphere du rock. Leur son est massif, tellurique, a mi-chemin entre le blues de Chicago et quelque chose de plus lourd, de plus lent, de plus menacant. West joue avec une distorsion qui n’existait pas encore vraiment – il cree son propre son en surchargeant des amplis qui n’etaient pas faits pour cela, en tirant des notes longues comme des plaintes de bete blessee, en construisant des solos qui racontent des histoires entres au lieu de faire la demonstration de vitesse digitale. Jimmy Page, Tony Iommi, Slash – tous ont reconnu leur dette envers ce son particulier que West a invente dans les studios et sur les scenes du debut des annees 1970.
Got Blooze : Le Blues comme Affirmation de Continuite
Got Blooze n’est pas un album ambitieux dans le sens ou il ne cherche pas a reinventer quoi que ce soit. C’est un album honnete – un guitariste de soixante ans qui revient a ses sources et les joue avec toute la science accumulee de quatre decennies de scenes et de studios. Le repertoire melange reprises de classiques du blues et compositions originales qui portent la marque indeniable de cette tradition. West chante avec la meme voix grave et rocailleuse qui a toujours ete la sienne – pas la voix la plus technique du rock, mais une voix qui dit la verite, qui ne cherche pas a embellir ce qu’elle n’est pas. Et puis il y a la guitare, constamment, omnipresente, qui est le vrai sujet de chaque chanson. Chaque solo est un cours magistral sur l’art d’utiliser le silence, sur la valeur des notes non jouees, sur cette theorie essentielle selon laquelle en musique comme en cuisine, les meilleurs ingredients n’ont pas besoin de sauce pour faire valoir leur qualite.
Le Ton de la Guitare : Une Oeuvre en Soi
Dans les annales du rock, peu de guitaristes ont developpe un son aussi immediatement reconnaissable que Leslie West. Il y a quelque chose dans la combinaison de ses guitares – principalement une Les Paul Junior – avec ses amplificateurs saturees qui produit cette mediocrementalite grave et charnue qui est sa marque de fabrique. Les harmoniques sonnent d’une facon particuliere sous ses doigts, les bends ont une qualite expressive qui semble impossible a reproduire – d’autres guitaristes ont essaye, avec le meme materiel, et n’ont jamais retrouve exactement cela. C’est pourquoi West est une reference incontournable pour quiconque veut comprendre l’histoire du son electrique dans la musique populaire. Got Blooze documente ce son dans ses formes les plus pures, sans artifice de studio superflu, avec la confiance tranquille d’un artiste qui n’a plus rien a prouver.
La Signification de Got Blooze dans la Carriere de West
West a eu une vie difficile – des problemes de sante chroniques qui l’ont conduit a l’amputation d’une jambe en 2011, des batailles contre le diabete et le surpoids, des periodes de relative inactivite musicale. Mais il a toujours continue de jouer, continue de construire des riffs, continue d’enregistrer avec la meme passion fondamentale qui l’animait quand il etait un gamin du Queens qui apprenait les accords de blues sur une guitare d’occasion. Got Blooze est un disque de cette passion-la – non pas une oeuvre testamentaire, mais une affirmation de vitalite de la part d’un musicien qui refusait de laisser les annees reduire son feu. Pour les amateurs de guitare blues-rock, c’est une ecoute indispensable. Pour ceux qui veulent comprendre d’ou vient le hard rock, c’est un document precieux sur l’etat de cet art dans les mains de l’un de ses inventeurs a l’age mur.
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