Kenny Loggins et Jim Messina, 1972. Cette collaboration qui dure depuis déjà quelques mois donne naissance à « Sittin’ In », album de debut dont le titre est presque un jeu de mots sur la situation elle-même : Loggins était venu à Jim Messina pour produire son premier disque solo, et Messina s’est retrouvé à jouer dessus, à arranger, à chanter, jusqu’à devenir coauteur d’un projet qui ne ressemble à rien de ce qu’on avait prévu au départ. C’est ainsi que naissent parfois les meilleures choses.
Jim Messina n’est pas un inconnu quand cette collaboration commence. Il a produit le premier album de Poco, le groupe country rock fondé avec Richie Furay après la dissolution de Buffalo Springfield. Il a travaillé avec les Buffalo Springfield sur leur dernier album. Il a du métier, du goût, et une expertise dans le son californien de cette époque, cette façon de marier les harmonies vocales avec une approche acoustique doublée d’une sensibilité rock qui fait que la musique semble toujours venir d’un endroit ensoleillé et paisible.
Kenny Loggins n’a que vingt et un ans quand « Sittin’ In » paraît. Mais il écrit des chansons avec une maturité qui dépasse son âge. « House at Pooh Corner », l’une des compositions phares de l’album, est une chanson sur l’enfance et le passage du temps, construite sur une mélodie folk simple et un sentiment qui touche sans jamais être mièvre. La chanson circule déjà dans le circuit folk californien avant que le disque ne sorte, et elle lui amène ses premiers fans sincères.
« Danny’s Song » est l’autre perle de l’album, une chanson d’amour simple et directe que Loggins avait écrite pour fêter la naissance du fils de son frère Danny. Elle sera reprise plus tard par Anne Murray avec un succès considérable, mais dans la version originale de Loggins et Messina, elle a une fraicheur et une légèreté qui viennent de l’authenticité du sentiment qui l’a inspirée. On ne fabrique pas ce genre de chansons, on les trouve dans les moments de vie réelle.
L’album est produit avec une sobriété qui lui va bien. Pas de surproduction, pas de cuivres envahissants, pas de fausse sophistication. Des guitares acoustiques, de belles harmonies vocales, une basse discrète et une batterie légère. Ce dépouillement est une force : il laisse les mélodies et les textes s’exprimer sans intermédiaire, avec cette confiance dans la chanson elle-même qui est la marque des artistes qui ont quelque chose à dire et savent comment le dire.
La scène country rock de la côte Ouest américaine en 1972 est extraordinairement fertile. The Eagles sortent leur premier album la même année. Crosby, Stills, Nash et Young ont redéfini les possibilités des harmonies vocales dans un contexte rock. Jackson Browne publie son premier disque. Linda Ronstadt est en train de devenir une star. Dans ce paysage riche, Loggins et Messina trouvent leur place avec une sincérité et un talent mélodique qui leur valent une base de fans immédiatement fidèle.
Le duo va produire six albums ensemble avant de se séparer en 1976. Loggins poursuivra une carrière solo qui l’emmènera vers des territoires musicaux très différents, notamment la musique de film, avec des chansons comme « Footloose » en 1984. Messina retourne à des projets plus personnels et continues à jouer dans la tradition country rock qui l’a toujours animé. Mais leur collaboration reste, pour les amateurs du genre, comme une des expressions les plus directes et les plus honnêtes de ce son californien particulier.
« Sittin’ In » n’est pas un album révolutionnaire. Il ne prétend pas changer le monde ou redéfinir le rock. C’est un album de belles chansons, bien chantées, bien jouées, avec l’humilité de la musique qui fait confiance à ses propres qualités sans chercher à impressionner. Cette humilité, dans un paysage musical souvent enclin à la grandiloquence, est une vertu rare et précieuse.
L’accueil critique de l’époque est positif et les ventes sont encourageantes pour un premier disque. Le bouche à oreille fait le reste : Loggins et Messina deviennent un des groupes les plus populaires de la scène folk rock californienne, et leurs concerts attirent un public de plus en plus large qui reconnait dans leur musique quelque chose d’authentique et de chaleureux.
L’album « Sittin’ In » offre également un aperçu de la façon dont la musique folk et le rock pouvaient fusionner sans perdre l’essentiel de l’un ou l’autre. Loggins apporte ses mélodies sensibles et ses textes narratifs, Messina apporte sa connaissance de la production et des arrangements country. Ensemble ils créent quelque chose de plus grand que la somme de leurs apports individuels, ce qui est la définition même d’une collaboration réussie. La fluidité de leur dialogue musical trahit des heures de jeu commun et une complicité qui va au-delà du simple partenariat professionnel.
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