Holger Czukay, le savant fou qui pêchait des voix dans les ondes
Il y a des bonshommes qui ne tournent pas tout à fait rond, et c’est tant mieux pour nous. Holger Czukay est de ceux-là. Le bassiste cofondateur de CAN, le monstre krautrock de Cologne, n’a jamais été un musicien comme les autres. Élève de Karlheinz Stockhausen (oui, le pape de la musique contemporaine en personne), Czukay sort de l’école sérieuse avant de la trahir avec un sourire en coin. Pendant que ses petits camarades font des thèses sur le silence, lui empoigne un poste de radio à ondes courtes et se met à pêcher des voix, des grésillements, des bribes de muezzins et de speakers asiatiques perdus dans l’éther. Le collage sonore, l’échantillonnage, le sampling avant que le mot existe : ce type bricolait des bandes magnétiques au ciseau pendant que les Anglais croyaient encore inventer la fusée. En 1987, il balance « Rome Remains Rome », son album solo, et croyez-moi, c’est un sacré numéro.
Une bande de gangsters du son réunis au Can Studio
Pour ce coup-là, Czukay n’est pas tout seul dans son antre. Il a rappliqué dans le légendaire Can Studio de Cologne avec une équipe à faire pâlir n’importe quel collectionneur de vinyles. À la batterie, son vieux complice Jaki Liebezeit, le métronome humain de CAN, le batteur que tout le monde s’arrachait pour son groove robotique et hypnotique. Liebezeit ne se contente pas de taper : il y ajoute trompette, piano et percussions, l’animal. À la basse débarque Jah Wobble, le bassiste dub de Public Image Limited, le gros son caverneux made in London. Et on retrouve même Michael Karoli, le guitariste de CAN, venu poser ses six cordes. Bref, c’est presque une réunion de famille, sauf que la famille en question a passé sa vie à dynamiter les conventions.
Un petit mot pour les puristes, parce qu’on raconte beaucoup de bêtises sur ce disque : non, David Sylvian (l’ex-chanteur de Japan) ne chante PAS sur « Rome Remains Rome », quoi qu’en disent certaines légendes de comptoir. Sylvian devait poser une voix sur un titre en 1986, mais durant ses quarante-huit heures express à Cologne, les deux hommes se sont tellement laissés embarquer ailleurs que la chanson n’a jamais vu sa voix. Leur vraie histoire d’amour musicale, ce sera « Plight & Premonition » en 1988. Ici, les vocaux sont signés Czukay, Wobble et un certain Sheldon Ancel. Voilà, c’est dit, on ne brode pas.
Le Pape, le dub et la fanfare cosmique
Maintenant, la musique. Et là, accrochez vos ceintures, parce que Czukay ne fait jamais dans la demi-mesure. Le single de l’album, « Blessed Easter », est une petite bombe de mauvais goût sublime : le bonhomme y échantillonne le message pascal de Jean-Paul II en personne. Le Saint-Père qui bénit les foules par-dessus un groove imparable, voilà l’humour ravageur du personnage. Czukay n’a jamais eu peur du sacré ni du ridicule, et c’est précisément ce qui rend sa musique si vivante. Quelques titres, une grosse demi-heure, et pas une seconde d’ennui.
Ça démarre tambour battant avec « Hey Baba Reebop », un truc dansant et farceur qui te met de bonne humeur en quelques mesures. « Sudetenland » et son titre lourd d’histoire vient ensuite tordre le cou aux attentes. Et puis il y a les grandes plages où Czukay déploie ses cartes : « Perfect World » qui étire le temps, « Music in the Air » qui referme le bal en planant. C’est de la world music avant l’heure, de l’ambient bricoleur, de l’expérimental qui n’oublie jamais de faire bouger le bassin. Czukay mélange les ondes courtes, les rythmes de transe, les basses dub et les fanfares improbables comme un cuisinier dingue qui jetterait du curry dans une choucroute. Et ça marche.
Pourquoi ce disque mérite votre platine
Il faut bien comprendre ce que Czukay invente ici. Pendant que la pop des années 80 dégouline de synthés cheap et de coupes de cheveux improbables, ce vieux renard de Cologne fabrique tranquillement le futur. Le sampling de voix radio, les textures glanées dans le monde entier, le métissage avant que ça ne devienne un argument marketing : tout ce que la musique électronique et la world fusion exploiteront dans les décennies suivantes, Czukay l’avait déjà sur sa table de montage, ciseaux à la main. Les producteurs de hip-hop, les bidouilleurs d’ambient, les explorateurs de l’electronica lui doivent tous une fière chandelle, même s’ils l’ignorent souvent.
Et puis il y a le personnage. Czukay, c’est l’antithèse du rockeur ténébreux. Le bonhomme jubile, plaisante, met des titres absurdes, échantillonne le Pape sans sourciller. Sa fantaisie est sa signature autant que ses techniques. « Rome Remains Rome » n’a peut-être pas le statut culte de « Tago Mago » ou de « Future Days » du temps de CAN, mais c’est un disque attachant, malin, généreux, qui récompense l’oreille curieuse. Czukay nous a quittés en 2017, retrouvé sans vie dans son ancien studio de Cologne, fidèle à son antre jusqu’au bout. Il laisse derrière lui une discographie de magicien farceur. Alors si vous tombez sur ce vinyle dans un bac à disques poussiéreux, ne réfléchissez pas : Rome reste Rome, mais Czukay, lui, reste irremplaçable. Foncez.
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