Rainbow in Curved Air
par Terry RILEY
Rainbow in Curved Air, Terry Riley (1967) : la révolution minimaliste qui a changé toute la musique
Attention, bombe culturelle. Si vous pensez que la musique de 1967 se résume au rock psychédélique et à la soul de Memphis, c’est que vous n’avez pas encore entendu Terry Riley. Ce Californien barbu et serein, assis devant un orgue électrique et un magnétophone à bandes, a fait quelque chose en 1967 qui a influencé absolument tout ce qui a suivi : le krautrock, l’ambient, l’électronique, le new age, la techno, le post-rock. Rainbow in Curved Air est l’un de ces disques fondateurs qui changent la trajectoire de la musique entière.

La naissance du minimalisme musical
Terry Riley, né en 1935 à Colfax, Californie, est avec La Monte Young, Steve Reich et Philip Glass l’un des quatre pères fondateurs du minimalisme musical américain. Mais là où Reich et Glass construisent des architectures rigides et mécaniques, Riley est le mystique du groupe, l’improvisateur, le yogi de la répétition. Son oeuvre fondatrice, In C (1964), a posé les bases du genre. Rainbow in Curved Air en est l’épanouissement le plus lumineux.
Je ne compose pas de la musique. Je crée des espaces sonores dans lesquels l’auditeur peut se déplacer librement. La répétition n’est pas de la monotonie. C’est de la méditation.
Le morceau-titre, qui occupe toute la face A du vinyle, est une oeuvre de 18 minutes pour orgue électrique et clavecin, enregistrée par Riley seul en overdubs successifs. Des motifs mélodiques courts se répètent, se superposent, se décalent, créant un effet hypnotique de kaléidoscope sonore. C’est du rock sans rock, de l’électronique sans synthétiseur, de la transe sans percussion. Et c’est magnifique.
L’influence invisible et colossale
Fun fact qui relie tout : Pete Townshend des Who a écouté Rainbow in Curved Air en boucle avant de composer Baba O’Riley, dont le titre est un hommage direct à Terry Riley et Meher Baba. Le séquenceur de synthé qui ouvre ce morceau des Who, c’est du Riley pur. Brian Eno a construit tout son ambient music sur les fondations posées par Riley. Tangerine Dream, Klaus Schulze, tout le krautrock allemand des années 70 descend en ligne directe de cette musique.
La face B, Poppy Nogood and the Phantom Band, est encore plus radicale : un saxophone soprano joué à travers un système de bandes à retardement, créant des couches sonores de plus en plus denses. Riley utilisait un dispositif de deux magnétophones Revox qu’il appelait le time-lag accumulator, inventé par son complice Pauline Oliveros. Le son se répète, s’accumule, se transforme. C’est de la musique électronique faite avec des moyens analogiques, artisanaux, bricolés.
Le yogi du son
Riley vit encore aujourd’hui, approchant les 90 ans, toujours actif, toujours en recherche. Il a étudié le raga indien avec Pandit Pran Nath pendant des décennies, intégrant les gammes et les ornements de la musique classique indienne dans sa pratique minimaliste. Cette fusion Orient-Occident, bien avant les world music des années 80, est un autre aspect visionnaire de son art.
Rainbow in Curved Air est un de ces disques qu’on n’écoute pas, qu’on habite. Mettez-le au casque, fermez les yeux, et laissez les motifs répétitifs vous emmener ailleurs. Ce n’est pas du rock, ce n’est pas du classique, ce n’est pas du jazz. C’est quelque chose de nouveau, quelque chose qui n’avait pas de nom en 1967 et qui a depuis irrigué toute la musique contemporaine. Un arc-en-ciel dans l’air courbé. La plus belle métaphore possible pour la musique elle-même.
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