No More Heroes, The STRANGLERS (1977) : les mauvais garcons a l’orgue ravageur
Dans le grand chambardement punk de 1977, les Stranglers font figure d’animaux a part. Trop ages pour etre de vrais gamins en colere, trop musiciens pour se contenter de trois accords, trop singuliers pour entrer dans une case, ils imposent une personnalite qui les distingue immediatement de la meute. Et ils sont d’une productivite stupefiante : la meme annee, ils publient deux albums, le fondateur « Rattus Norvegicus » puis ce « No More Heroes », confirmant en quelques mois qu’ils sont l’un des groupes les plus passionnants et les plus venimeux de leur generation.
Un son immediatement reconnaissable
Ce qui frappe d’emblee chez les Stranglers, c’est leur signature sonore. La ou la plupart des groupes punk misent sur la guitare saturee, eux mettent en avant deux elements rarissimes dans le genre. D’abord, l’orgue de Dave Greenfield, tourbillonnant, baroque, hérite autant des Doors que de la musique classique, qui apporte une couleur sombre et theatrale a l’ensemble. Ensuite, la basse de Jean-Jacques Burnel, ce Franco-Britannique au son inimitable, gras, ronflant, agressif, qui ne se contente pas de soutenir le morceau mais le tire vers l’avant comme un instrument soliste a part entiere.
Autour de ces deux piliers, la guitare et la voix de Hugh Cornwell apportent le mordant et l’ironie, tandis que la batterie de Jet Black, le doyen du groupe, ancre le tout dans un groove solide et implacable. L’ensemble produit une musique noire, menacante, sophistiquee, qui n’a pas grand-chose a voir avec la simplicite rageuse de leurs contemporains.
Le titre qui resume une epoque
La chanson-titre, « No More Heroes », est l’un des grands hymnes de l’annee 1977. Sur un riff d’orgue absolument irresistible, Cornwell interroge la disparition des grandes figures, convoquant pele-mele Trotski, Lenine, Shakespeare et Sancho Panza dans un texte qui melange erudition et provocation. Le refrain, scande comme un constat desabuse, capture parfaitement l’air du temps : une epoque qui ne croit plus aux idoles, qui a remise au placard les illusions des generations precedentes. C’est devenu un classique absolu, l’une de ces chansons que tout le monde reconnait des les premieres notes.
Le reste de l’album maintient le niveau avec une serie de morceaux affutes et provocateurs. « Something Better Change » sonne comme un avertissement, « Bring on the Nubiles » et « Dagenham Dave » cultivent cette ambiguite trouble et ce gout de la provocation qui vaudront souvent au groupe une reputation sulfureuse. Car les Stranglers n’ont jamais cherche a se rendre sympathiques. Leur cynisme, leur misanthropie affichee, leur gout du scandale en font des personnages aussi fascinants qu’irritants.
Des survivants au long cours
La grande force des Stranglers, c’est d’avoir su durer la ou tant d’autres groupes punk se sont consumes en quelques mois. Parce qu’ils etaient de vrais musiciens, parce qu’ils possedaient une identite sonore forte et une capacite d’evolution reelle, ils ont traverse les decennies, passant du punk a une new wave plus melodique, puis a des territoires plus experimentaux, sans jamais perdre leur public fidele. Leur catalogue est l’un des plus riches et des plus coherents nes du mouvement de 1977.
« No More Heroes » occupe une place de choix dans cette discographie. C’est l’album de la confirmation, celui qui prouve que le coup d’eclat du premier disque n’etait pas un hasard, que les Stranglers avaient les ressources pour s’inscrire dans la duree. La cohabitation de l’agressivite punk et de la sophistication musicale, marque de fabrique du groupe, y atteint un equilibre remarquable.
La basse comme arme de signature
S’il fallait isoler un element qui resume a lui seul l’identite des Stranglers, ce serait le son de basse de Jean-Jacques Burnel. Ce timbre saturé, claquant, presque metallique, evoquant un moteur de moto lance a pleine vitesse, est devenu si caracteristique qu’il a influence des generations entieres de bassistes a travers le monde. La ou l’instrument se contente d’ordinaire d’un role de soutien dans l’ombre, Burnel le place au premier plan, en fait une voix a part entiere, agressive et melodique a la fois. Couplee a l’orgue tournoyant de Greenfield, cette basse confere a « No More Heroes » une texture sonore que nul autre groupe de l’epoque ne possedait. C’est cette personnalite affirmee, ce refus de se fondre dans le moule, qui explique la longevite exceptionnelle du groupe. La ou tant de formations punk se sont eteintes apres un seul eclat, les Stranglers ont bati une oeuvre durable, evolutive, riche en rebondissements, dont ce deuxieme album constitue l’une des pierres angulaires les plus solides.
Reecoute aujourd’hui, la chanson-titre n’a rien perdu de sa superbe, et l’album entier respire cette elegance noire et venimeuse qui rendait les Stranglers si differents de leurs pairs. Ils n’etaient peut-etre pas les plus aimables des groupes de leur generation, mais ils etaient assurement parmi les plus talentueux, et ce disque en apporte la preuve eclatante. Dans une annee qui regorgeait de grands disques, « No More Heroes » tient haut son rang.
Plus de The STRANGLERS
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration
