En marge du punk, un drôle de boiteux à l’accent très british, déjà dans la place depuis quelques années, se revitalisait au contact des jeunes révoltés en marche sur Londres. Ce premier album au son brut et cru, entre pub rock et new wave, est une vraie révélation.
L’homme de Billericay et la poésie cockney
Ian Robins Dury naît à Harrow, Middlesex, en 1942. Une poliomyélite contractée à l’âge de sept ans lui laisse une jambe et un bras atrophiés. Il ne parle jamais de cette infirmité comme d’un handicap : c’est une partie de lui, comme son accent de l’Essex, comme son amour des filles de Billericay et des pubs de l’East End. Il étudie les beaux-arts au Royal College of Art, enseigne la peinture, forme le groupe Kilburn and the High Roads au début des années 70, et n’arrive à rien commercialement jusqu’à Stiff Records et ce premier album.
Stiff Records est le label indépendant londonien qui rassemble en 1977 tout ce qui compte d’intelligent et d’original dans la nouvelle vague britannique : Elvis Costello, Nick Lowe, Wreckless Eric. Ian Dury y apporte quelque chose qu’aucun de ses collègues ne peut lui prendre : une verve cockney d’une précision littéraire qui n’appartient qu’à lui. Ses textes sont des nouvelles courtes, des portraits de personnages ordinaires de l’Angleterre populaire, saisis avec une tendresse et une ironie simultanées.
Chaz Jankel et le groove de Billericay
Chaz Jankel, le guitariste et claviériste qui co-écrit la plupart des chansons avec Dury, apporte à la musique une dimension funk et soul qui distingue immédiatement le son de Dury de celui de ses contemporains punk. « Wake Up and Make Love with Me » est construite sur un groove de claviers et de guitare qui doit autant à James Brown qu’aux Kinks. La production de Peter Jenner et Andrew King est brute mais précise : chaque élément est à sa place, rien n’est superflu.
« Sweet Gene Vincent » est l’hommage le plus sincère de l’album, une ode au fondateur du rockabilly mort en 1971, décrit comme un héros de jeunesse avec une affection qui n’a pas une once d’ironie. C’est l’autre Dury : sous le comédien caustique, un homme qui aime profondément la musique populaire et les artistes qui l’ont faite avec honnêteté.
Billericay Dickie et la galerie de portraits
« Billericay Dickie » est peut-être la chanson la plus représentative du génie littéraire de Dury : une série de portraits de femmes rencontrées dans les environs de Billericay, racontée du point de vue d’un séducteur local avec un vocabulaire d’argot de l’Essex qui résiste à la traduction mais se comprend immédiatement à l’écoute. La chanson est une comédie de moeurs anglaise compressée en trois minutes, avec des rimes internes d’une virtuosité que peu de paroliers de rock pourraient revendiquer.
Ian Dury s’éteindra en mars 2000, des suites d’un cancer, à cinquante-sept ans. Son dernier album, enregistré alors qu’il était déjà gravement malade, s’intitulait « Mr Love Pants ». Jusqu’au bout, il a gardé le sens de la formule et l’humour comme bouclier. « New Boots and Panties!! » reste son chef-d’oeuvre absolu, l’album qui dit le mieux ce qu’il était : un homme profondément original dans un milieu qui prétendait valoriser l’originalité, et qui l’était vraiment.
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