En 1969, il y a du rock en France , mais pas encore vraiment de rock français. La plupart des groupes franco-français copient les Anglais ou les Américains avec plus ou moins de bonheur, en français ou en yaourt. Et puis il y a Les Variations, un groupe qui fait quelque chose de différent : un rock dur, électrique, puissant, ancré dans le blues et le soul, et qui est fondamentalement français sans chercher à l’être.
Les Variations sont formés à Nice à la fin des années soixante par des musiciens d’une génération qui a grandi avec le rhythm and blues et le rock américain mais qui a aussi une sensibilité méditerranéenne , un soleil, une chaleur, une façon d’habiter le son qui diffère de celle des groupes anglais du nord. Marc Tobaly, Mohamed Miriam, Jean-Yves Droin et leurs camarades créent une musique qui appartient à ce carrefour particulier.
Nador, sorti en 1969, est leur premier album studio et l’une des oeuvres les plus importantes du rock français des origines. Le titre , une ville du nord du Maroc , dit quelque chose sur les racines culturelles du groupe : Les Variations sont en partie d’origine nord-africaine, pied-noire, méditerranéenne, et cette origine façonne leur son même quand ils jouent un blues qui vient du delta du Mississippi.
Le blues de Les Variations n’est pas un blues d’imitation , c’est un blues approprié, transformé, habité. Mohamed Miriam chante avec une âme qui n’a rien à envier aux chanteurs soul américains qu’il admire. Sa voix , puissante, expressive, capable de passer de la tendresse au cri en quelques secondes , est un instrument exceptionnel qui fait immédiatement comprendre pourquoi le groupe a rapidement gagné une réputation de formation live exceptionnelle.
Marc Tobaly à la guitare joue un blues électrique d’une efficacité remarquable. Il ne cherche pas à être Clapton ou Hendrix , il est lui-même, avec ses propres influences et sa propre façon d’articuler les phrases. La slide guitare sur certains titres rappelle les bluesmen du delta tout en ayant quelque chose d’unique, une couleur qui appartient à la Méditerranée autant qu’au Mississippi.
La France de 1969 n’est pas exactement un marché idéal pour le blues-rock puissant. Le marché musical français est dominé par la variété, par les chanteurs à texte dans la tradition de la chanson française, par les yéyés qui s’essoufflent. Les Variations arrivent avec quelque chose qui ne ressemble à rien de déjà existant dans le paysage musical franco-français. Cette originalité est à la fois leur force et leur handicap commercial.
Le groupe sera découvert par un public anglophone , notamment britannique , qui reconnaît immédiatement la qualité de leur blues-rock. Leurs tournées en Angleterre et leurs apparitions dans des festivals européens leur donnent une réputation internationale qui dépasse leur notoriété française. C’est le paradoxe classique du génie local ignoré par ses voisins : prophète en dehors de son pays.
Les Variations continueront jusqu’en 1978, produisant plusieurs albums d’une qualité constante mais sans jamais atteindre la célébrité qu’ils méritaient. Leur héritage est celui des précurseurs discrets , un groupe qui a prouvé que le rock dur, électrique, blues pouvait être fait en France avec autant de conviction et de qualité que n’importe où ailleurs, et qui a ouvert une route que d’autres ont empruntée avec plus de succès commercial.
Nador est aujourd’hui une pièce de collection précieuse pour les amateurs de rock français des origines. C’est un document historique mais aussi, simplement, un bon album de blues-rock , puissant, sincère, bien joué, bien chanté. Il mérite d’être entendu pour ce qu’il est, pas seulement pour ce qu’il représente dans l’histoire du rock hexagonal.
Le blues français , si tant est que cette expression ait un sens , est une tradition discrète et mal documentée. Les Variations sont l’un de ses représentants les plus authentiques. Leur façon d’habiter le blues américain sans le copier servilement, de le mélanger à des influences méditerranéennes et à une sensibilité francophone, crée quelque chose d’unique dans le paysage musical européen des années soixante. On pourrait les comparer à ce que les musiciens nordiques ont fait avec le jazz , une appropriation sincère qui produit quelque chose de nouveau.
Nice, leur ville d’origine, n’était pas encore la scène musicale qu’elle allait devenir dans les années soixante-dix avec le Festival de Jazz de Juan-les-Pins et les divers clubs de la Côte d’Azur. En 1969, jouer du rock dur à Nice était presque un acte de résistance culturelle , contre la prédominance de la chanson française, contre le regard parisien qui ignorait la créativité provinciale, contre les stéréotypes sur ce que la musique française devait être. Les Variations l’ont fait avec conviction et talent.
Le groupe a enregistré la plupart de leurs albums au studio Davout à Paris , l’un des grands studios d’enregistrement français de l’époque, qui avait vu passer Jacques Brel, Edith Piaf et Claude François. La présence de Les Variations dans ce studio dit quelque chose sur la reconnaissance que le milieu musical français commençait à leur accorder. Ils n’étaient plus un groupe de province , ils étaient un groupe français tout court, avec tout ce que ça impliquait d’ambition nationale.
L’héritage de Les Variations dans le rock français est plus important qu’on ne le croit généralement. Des groupes comme Trust ou Téléphone, qui domineront le hard rock français des années soixante-dix et quatre-vingt, reconnaîtront leur dette envers Les Variations et les autres pionniers du rock électrique français des années soixante-neuf à soixante-douze. Cette filiation discète est la forme la plus durable d’influence : non pas la célébrité, mais la transmission.
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