Lord Sutch and Heavy Friends
Screaming Lord Sutch and Heavy Friends. Londres, 1970. L’album le plus improbable de l’année. Un disque qui réunit sur le même sillon Jimmy Page, Jeff Beck, John Bonham, Noel Redding et Nicky Hopkins, cinq des plus grands musiciens de rock britannique du moment. Et pourtant, ou peut-être justement à cause de cela, « Heavy Friends » est devenu l’une des curiosités les plus fascinantes de la discographie rock de cette époque. Un objet musical inclassable, à mi-chemin entre le document historique et l’expérience sonore accidentelle.
David Edward Sutch, dit Screaming Lord Sutch, est une figure absolument unique dans le paysage culturel britannique. Né à Harrow, Middlesex, en 1940, il commence sa carrière musicale au tout début des années 1960, à l’époque où le rock and roll arrive en Grande-Bretagne depuis l’Amérique et électrise les jeunes de tout le pays. Sutch adopte immédiatement un personnage théâtral inspiré des films d’horreur de la Hammer Film Productions, avec costume de comte dracula, maquillage spectaculaire et mise en scène de spectacle de foire.
Ses premiers Savages, son groupe de backing band, réunissent des musiciens qui vont faire de grandes carrières. Ritchie Blackmore, futur guitariste de Deep Purple, est passé par les Savages. Keith Moon des Who, Carlo Little, Nicky Hopkins : la liste des musiciens qui ont accompagné Lord Sutch à ses débuts est un Who’s Who du rock britannique en devenir. Sutch avait un talent particulier pour repérer les musiciens de génie avant qu’ils ne deviennent célèbres.
Pour « Heavy Friends », l’approche est différente. Plutôt que de constituer un groupe permanent, Sutch convoque ses amis musiciens les plus illustres pour enregistrer des tracks séparément. Jimmy Page, en plein succès avec Led Zeppelin, vient jouer de la guitare. Jeff Beck, dont le Jeff Beck Group vient de publier deux albums remarqués, apporte ses propres parties. John Bonham, déjà considéré comme l’un des meilleurs batteurs du monde, assure les rythmes sur plusieurs morceaux. Noel Redding, qui vient de quitter le Jimi Hendrix Experience, joue de la basse. Nicky Hopkins, pianiste de session légendaire qui a joué avec les Stones, les Beatles et les Kinks, est aux claviers.
Le résultat est fascinant précisément parce qu’il est inattendu. Ces musiciens habitués aux productions les plus soignées jouent avec une spontanéité et une liberté qu’ils ne s’autorisent pas toujours dans leurs projets principaux. Jimmy Page, entre les sessions de « Led Zeppelin I » et « II », joue ici avec une décontraction qu’on ne retrouve nulle part ailleurs dans sa discographie. Jeff Beck expérimente des textures sonores inhabituelles. Bonham frappe avec sa puissance habituelle mais dans un contexte qui lui permet des libertés rythmiques inédites.
Sutch lui-même chante ses histoires de monstres, de fantômes et de créatures nocturnes avec une conviction totalement sincère. Il ne se prend pas au sérieux d’une façon très sérieuse. C’est peut-être là sa plus grande qualité artistique : l’humour comme mode d’expression musical pleinement revendiqué. Alors que la plupart des groupes de rock cherchent à se donner une stature, une dignité, une importance, Sutch choisit délibérément l’absurde et le burlesque. C’est une position artistique cohérente et courageuse.
Cotillion Records, filiale américaine d’Atlantic spécialisée dans la soul et le rhythm and blues, a eu la bonne idée de donner une audience internationale à cet objet sonore atypique. La sortie aux États-Unis permet à « Heavy Friends » de toucher un public plus large que le seul marché britannique.
La carrière de Sutch ne se limite pas à la musique. Il est également fondateur de l’Official Monster Raving Loony Party, parti politique satirique britannique qu’il crée en 1983. Sutch se présente aux élections générales et partielles des dizaines de fois, jamais pour gagner, toujours pour rappeler aux électeurs sérieux que la politique peut aussi avoir le sens de la dérision. Son programme comprend des propositions comme abaisser l’âge du vote à dix-huit ans, proposition qui est effectivement adoptée par les vrais partis quelques années plus tard. Sutch avait parfois raison par inadvertance.
« Heavy Friends » reste aujourd’hui un document sonore fascinant sur un moment particulier du rock britannique où tout semblait possible, où les musiciens passaient d’un groupe à l’autre avec une liberté totale, où l’amitié et le plaisir de jouer ensemble primaient sur les calculs commerciaux. Un album qui vaut autant pour ce qu’il dit de son époque que pour ses qualités musicales intrinsèques.
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