Marianne Faithfull
Elle a dix-huit ans. Elle est belle comme une madone pré-raphaélite — les traits fins, le regard qui semble venir d’un autre siècle, cette façon qu’elle a de porter une robe de velours comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Elle s’appelle Marianne Faithfull et en 1964, quand Andrew Loog Oldham — le manager des Rolling Stones, pas n’importe qui — la repère lors d’une soirée à Londres, elle n’a encore rien fait. Elle n’a pas besoin d’avoir fait quoi que ce soit. Elle est Marianne Faithfull. Le reste est une question de temps.

L’album éponyme Marianne Faithfull, paru en 1965, est une collection de chansons folk-pop britanniques portées par une voix de soie légèrement brisée — une voix qui semble avoir vécu plus que ses dix-huit ans, qui semble porter en elle quelque chose d’ancien, quelque chose de fragile et d’indestructible à la fois. Ce n’est pas encore le chef-d’œuvre — Broken English, en 1979, sera la grande révélation. Mais c’est le commencement. Et les commencements ont leur beauté particulière.
Genèse : la fille qu’Andrew Loog Oldham a inventée
La genèse de Marianne Faithfull en tant qu’artiste de disque tient presque du conte de fées sordide — ou de fées ambigu, selon l’angle sous lequel on le regarde. Andrew Loog Oldham a vingt ans, il est le manager des Rolling Stones, il a un flair commercial qui confine au don surnaturel, et quand il voit Marianne Faithfull à cette soirée londonienne de 1964, il voit quelque chose que les autres ne voient pas encore.
Il voit une image. Une pochette de disque. Un rêve de magazine. Il voit l’innocence et la sensualité mêlées — cette combinaison rare qui fait que le public masculin veut la protéger et que le public féminin veut lui ressembler. Il lui offre une chanson : « As Tears Go By », écrite par Mick Jagger et Keith Richards à sa demande, précisément pour elle. Les deux jeunes Rolling Stones qui commencent à composer sont priés d’écrire « une chanson avec des fleurs et des papillons, » quelque chose de doux pour cette fille au teint de porcelaine. Le résultat est plus beau que prévu : une mélodie mélancolique, des paroles d’une tristesse retenue, et Marianne qui chante avec cette voix légèrement voilée qui fait mal dans les bons endroits.
« As Tears Go By » entre dans le Top 10 britannique en 1964. L’album arrive dans la foulée, en 1965, produit par Oldham avec l’aide d’arrangeurs chevronnés. La machine est lancée. Marianne Faithfull est une star — et elle n’a toujours que dix-huit ans.

Les morceaux phares : la voix qui tremblait sans jamais tomber
« As Tears Go By » est évidemment le joyau de la couronne — cette chanson écrite pour elle par Jagger et Richards qu’elle chante avec une retenue bouleversante. La mélodie est simple, le texte est nostalgique (« It is the evening of the day / I sit and watch the children play »), et la voix de Marianne porte une maturité émotionnelle qui dépasse largement son âge biologique. C’est une vieille âme dans un corps de jeune femme.
« Yesterday » — oui, la chanson des Beatles — est ici dans une version qui précède la sortie officielle du Let It Be version McCartney, et qui démontre la capacité de Marianne à s’approprier les chansons des autres sans les trahir. Elle chante « Yesterday » comme si elle l’avait écrite, comme si cette nostalgie était la sienne propre, personnelle, intime.
Il y a aussi « What Have They Done to the Rain? », reprise du folk engagé de Malvina Reynolds — une chanson sur les retombées radioactives des essais nucléaires — que Marianne rend doublement déchirante en y apportant cette douceur qui contraste avec le sujet. « Come and Stay with Me » est un autre single qui montre son aisance dans le pop-folk lumineux. « The Sha La La Song » est léger, presque pétillant, montrant une facette plus enjouée de la même artiste.
« Quand j’entendais Marianne chanter, j’avais l’impression d’entendre quelqu’un qui savait déjà tout de la douleur — à dix-huit ans. C’était troublant. C’était magnifique. C’était Marianne. »
— Keith Richards
Dans les coulisses : être une icône sans le choisir
Les coulisses de cet album sont inséparables de la vie que Marianne Faithfull menait alors — une vie de teenager propulsée au rang d’icône pop sans avoir eu vraiment le temps de décider si elle le voulait. Elle vit avec son mari John Dunbar (qu’elle a épousé très jeune) et a un fils, Nicholas, né en 1965. Elle est mère adolescente et star de disque simultanément. La contradiction est vertigineuse.
Sa relation avec Mick Jagger commence en 1966, mais dès 1965 les cercles se resserrent. Elle gravite dans l’orbite des Rolling Stones, côtoie les Beatles, est présente dans les fêtes où se décide l’histoire de la musique pop britannique. Elle écoute, elle absorbe, elle apprend. Plus tard, elle parlera de cette période comme d’une époque dorée mais déjà fragile — « comme tenir une bulle de savon dans les mains et savoir qu’elle va éclater mais ne pas savoir quand. »
Le producteur Andrew Loog Oldham, lui, travaille avec une clarté froide. Il sait quel produit il vend : une image, une voix, une impression de fragilité noble. Les arrangements sont délibérément sobres — Marianne au centre, la musique en écrin. Pas de surproduction, pas d’effets parasites. La voix est tout. Et la voix tient.
Ce qui est remarquable, c’est que malgré tous les facteurs externes — la jeunesse, la pression du marché, l’omniprésence d’Oldham comme architecte de son image — Marianne Faithfull réussit à mettre quelque chose de personnel dans ces chansons. Quelque chose d’authentique. Une gravité légère, une tristesse qui n’est pas jouée. Elle n’interprète pas les émotions. Elle les connaît déjà.
L’héritage : de la madone au phoenix
L’histoire de Marianne Faithfull après 1965 est l’une des plus romanesques — au sens dur du terme, au sens de Balzac et de Zola, au sens où les personnages de romans ont des destins qui semblent écrits d’avance par quelqu’un qui n’a pas peur de faire souffrir son lecteur.
La relation avec Mick Jagger, tumultueuse et douloureuse. La dépendance à l’héroïne dans les années 70, les années à la rue, la disparition de la scène. Et puis, en 1979, Broken English — l’un des grands albums de la fin du siècle, une voix rugueuse, fumée, irrésistible qui ne ressemble plus du tout à la jeune fille de 1965 mais qui porte en elle toute cette histoire, toutes ces cicatrices. La rédemption par la musique, mais une rédemption sans naïveté, les yeux ouverts.
Elle continuera d’enregistrer jusqu’à la fin de sa vie — albums avec PJ Harvey, collaborations avec Nick Cave, concerts acoustiques qui transforment les vieux titres en bijoux de maturité. Chaque fois que Marianne Faithfull chantait « As Tears Go By » à soixante ans, la chanson gagnait quelque chose qu’elle n’avait pas à dix-huit — le poids des années, la vérité des larmes vraiment versées.
Cet album de 1965 est le début de tout ça. La première page d’un roman extraordinaire. Écoutez-le en sachant ce qui vient après — et vous entendrez des choses que vous n’aviez pas entendues la première fois.
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