1974 Album

I Want to See the Bright Lights Tonight

par Richard and Linda THOMPSON

4,0

Richard Thompson, ancien guitariste du Fairport Convention, et sa femme Linda, entament leur collaboration artistique avec cet album sombre en surface et puissamment éclairé de l’intérieur. Régulièrement sélectionné des deux côtés de l’Atlantique parmi les plus beaux disques de rock jamais enregistrés.

Le Fairport Convention et l’apprentissage du feu

Richard Thompson a vingt-cinq ans quand il enregistre cet album avec Linda Peters, qui deviendra Linda Thompson après leur mariage. Guitariste de Fairport Convention depuis 1967, il a participé à la fondation de ce qu’on appellera le folk-rock britannique : cette rencontre explosive entre la tradition des ballades anglaises et l’énergie électrique du rock américain. Il a enregistré « Liege and Lief », considéré comme l’un des disques fondateurs de toute une école. Mais Thompson est un être complexe, habité par des démons musicaux que le format Fairport ne peut pas entièrement contenir. Sa guitare est une chose à part : des lignes qui empruntent à la musique celtique, au flamenco, au blues du delta, et qui assemblent tout ça dans un langage absolument personnel.

Linda Peters, elle, possède une voix qui n’appartient qu’à elle. Pas belle au sens conventionnel du terme, pas lisse, pas rassurante. Une voix qui griffe, qui serre, qui sait se faire petite pour mieux bondir au détour d’un refrain. Elle transforme chaque chanson qu’elle interprète en quelque chose d’irréductible.

Les chansons : un monde à part

« I Want to See the Bright Lights Tonight », la chanson titre, est une chose rare : une célébration de la fuite, de l’escapade, du samedi soir comme antidote à toute misère. Thompson écrit sur les gens ordinaires qui boivent, qui dansent, qui oublient, et il le fait avec une dignité qui n’appartient qu’aux grands. « When I Get to the Border » est une ballade sur l’exil intérieur, sur ces frontières invisibles que chacun porte en soi. « The Calvary Cross » est l’un des morceaux de guitare les plus fascinants de la décennie, une construction hypnotique de sept minutes où Thompson improvise des lignes qui semblent venir d’un autre siècle.

« The End of the Rainbow » est peut-être la chanson la plus sombre de l’album, adressée à un enfant qui naît : « There’s nothing at the end of the rainbow / There’s nothing to grow up for anymore. » Une berceuse nihiliste que Thompson chante avec une douceur qui rend la déclaration encore plus troublante. John Wood, qui produit l’album dans son studio Sound Techniques de Chelsea, a l’intelligence de ne pas chercher à lisser ces aspérités. Il enregistre les chansons comme elles viennent, dans toute leur noirceur assumée.

L’échec commercial, le triomphe critique

« I Want to See the Bright Lights Tonight » se vend très peu à sa sortie. Island Records ne sait pas vraiment comment le commercialiser : pas assez folk pour le public folk, pas assez rock pour le public rock, trop sombre pour le grand public. L’album sera redécouvert progressivement, d’abord par quelques critiques américains qui le classent dans leurs listes des meilleurs disques de tous les temps, puis par une génération de musiciens qui reconnaissent dans la guitare de Thompson quelque chose d’unique au monde.

Richard et Linda Thompson resteront ensemble, musicalement et personnellement, jusqu’à leur divorce en 1982. Leur dernier album commun, « Shoot Out the Lights », enregistré pendant leur séparation, captera cette douleur avec une franchise déchirante. Mais « I Want to See the Bright Lights Tonight » est le commencement de tout, la fondation de ce qui sera l’une des collaborations les plus singulières de l’histoire du rock britannique. Une musique qui parle des gens simples avec un langage musical extraordinairement complexe, et qui ne sacrifie jamais l’un à l’autre.

La note des passionnés

4,0 /5

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I Want to See the Bright Lights Tonight