High on the Hog
Black Oak Arkansas est l’un des groupes les plus spectaculaires et les moins intellectuellement présentables du rock américain des années soixante-dix, et ils en étaient parfaitement conscients. Jim « Dandy » Mangrum, le chanteur et frontman, était une créature de la scène dans le sens le plus littéral du terme : un homme dont l’existence semblait entièrement justifiée par la présence d’un public devant lui, avec des vêtements qui oscillaient entre le Davie Crockett et le chasseur de primes futuriste, une façon de bouger et de crier qui était a la frontière entre le blues preachers du Delta et le showman de music-hall.
Black Oak Arkansas vient d’un petit bourg de l’Arkansas qui porte leur nom – enfin, presque : la ville s’appelle Black Oak, et la légende veut que les sept membres fondateurs du groupe aient tous grandi ensemble dans ce coin reculé du Sud profond américain. Que cette légende soit entièrement exacte ou légèrement embellie importe peu : elle dit quelque chose d’essentiel sur l’identité du groupe, ancré dans une géographie et une culture très spécifiques du Sud des États-Unis.
High on the Hog est leur quatrième album et celui qui représente le mieux leur période la plus productive. « Jim Dandy » – qui allait devenir leur plus grand hit – n’est pas encore sur cet album (il viendra avec If an Angel Came to See You), mais l’énergie et le style qui vont produire ce hit sont entièrement présents. La guitare de Rickie Lee Reynolds et de Harvey « The Kid » Jett, les deux principaux gratteux du groupe, a cette qualité Southern rock caractéristique : des riffs construits sur le blues, des solos qui savent exactement quand s’arrêter, une puissance qui vient de la conviction plutôt que de la technique démonstrative.
La voix de Jim Dandy est une chose a part. Ce n’est pas une voix de beauté conventionnelle – il hurle, il gémit, il psalmodie dans des registres que la plupart des professeurs de chant auraient découragés – mais elle a une présence physique et une expressivité qui fonctionnent parfaitement dans le contexte du hard rock sudiste que le groupe pratique. C’est une voix qui fait quelque chose au public physiquement avant de l’atteindre musicalement.
High on the Hog montrait un groupe au sommet de sa confiance scénique traduite en studio. Les morceaux de l’album ont cette qualité des chansons qui ont été rodées dans des concerts pendant des mois ou des années – une façon de commencer et de finir qui suggère des centaines de répétitions en public, une connaissance exacte des moments ou le public est prêt a suivre et de ceux ou il faut le surprendre.
Black Oak Arkansas n’a jamais atteint le niveau commercial des autres grands groupes du Southern rock – Lynyrd Skynyrd, les Allman Brothers, Charlie Daniels Band. Leur son trop excessif, trop caricatural, trop difficile a catégoriser les a tenus a l’écart des grandes radios et des grandes surfaces de vente. Mais ils ont maintenu une base de fans fidèles qui voyaient dans leur exubérance non pas un défaut mais une qualité : la preuve qu’on pouvait faire du rock sans se prendre au sérieux et sans sacrifier l’énergie et l’authenticité.
Jim « Dandy » Mangrum est une personnalité que le rock américain n’a produit qu’en quelques exemplaires : l’archétype du showman du Sud profond, irrécupérable par la culture rock mainstream précisément parce qu’il est trop lui-meme, trop ancré dans une tradition locale et régionale pour se laisser lisser et commercialiser. Sa façon de parler au public pendant les concerts – avec des prêches improvisés, des blagues douteuses, des déclarations d’amour excessives – venait directement de la tradition du preacher évangélique du Sud, transposée dans un contexte rock sans aucune pudeur ni calcul.
Les musiciens de Black Oak Arkansas sur High on the Hog montrent une cohésion de groupe qui vient de la pratique scénique intensive. Le groupe tournait constamment, jouant dans des clubs, des foires agricoles, des festivals et des salles de toutes tailles. Cette vie de tournée permanente forge un sens du timing et une capacité d’adaptation que les groupes de studio n’ont jamais. Les chansons de l’album ont cette qualité des morceaux rodés sur scène : ils savent exactement ou ils vont, comment ils construisent leur tension et comment ils la libèrent.
High on the Hog représente aussi un moment particulier dans l’histoire du Southern rock – le genre qui allait bientôt connaitre son heure de gloire nationale avec Lynyrd Skynyrd et « Free Bird » et « Sweet Home Alabama » en 1973 et 1974. Black Oak Arkansas avait défriché ce territoire avant que d’autres y plantent leur drapeau. Leur contribution a la formation du Southern rock comme genre distinct est sous-estimée, et High on the Hog est la meilleure preuve de cette contribution.
La carrière de Black Oak Arkansas illustre aussi une vérité fondamentale sur le rock américain : certains groupes existent avant tout sur scène, et leurs enregistrements studio ne sont que des approximations imparfaites de ce qu’ils sont réellement. High on the Hog est l’un de leurs meilleurs albums précisément parce qu’il approche le plus près possible de l’énergie live qui était leur vraie raison d’être. Un groupe comme Black Oak Arkansas gagnait a etre vu autant qu’entendu.
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