Sortie 1970
Artiste GLASS HARP

Phil Keaggy est l’un des secrets les mieux gardés de l’histoire de la guitare rock américaine. Les guitaristes le savent – ils citent son nom avec une admiration teintée de surprise que le grand public ne l’ait jamais adopté – mais en dehors des cercles spécialisés, il reste relativement méconnu. Glass Harp, le premier album de son groupe éponyme, enregistré quand Keaggy avait dix-neuf ans, est l’un des documents qui permettent de comprendre pourquoi ses pairs l’ont toujours tenu en si haute estime.

L’histoire selon laquelle Jimi Hendrix aurait été interrogé sur qui était, selon lui, le meilleur guitariste vivant, et aurait répondu « un type du nom de Phil Keaggy » – cette histoire circule depuis des décennies dans les milieux de la guitare, au point qu’elle est devenue une légende dont la vérifiabilité importe moins que la persistance. Ce qui est certain, c’est que Keaggy avait développé dès l’adolescence une technique de guitare et une sensibilité musicale qui laissaient ses contemporains perplexes de bonté.

Glass Harp est un trio de Youngstown, Ohio : Keaggy a la guitare et au chant, Dan Pecchio a la basse, John Sferra a la batterie. Leur premier album, sorti sur Decca Records en 1970, montre un groupe qui emprunte au rock psychédélique, au blues, au rock progressif naissant, et qui synthétise ces influences dans un style personnel et identifiable. La guitare de Keaggy est l’élément le plus immédiatement frappant : technique impeccable, sons recherchés, imagination mélodique qui produit des solos d’une cohérence narrative rare chez un musicien de son âge.

La dimension chrétienne de Glass Harp – Keaggy est un croyant engagé qui se convertira formellement au christianisme en 1970 et dont la foi informera toute sa carrière ultérieure – est présente mais discrète sur ce premier album. Ce n’est pas de la musique gospel ou de la musique explicitement religieuse : c’est du rock teinté d’une spiritualité sincère qui ne cherche pas a imposer mais a témoigner.

Le groupe a tourné extensivement dans le Midwest américain, construisant une base de fans fidèles dans des régions ou les grands labels ne s’aventuraient pas souvent. Cette fidélité de terrain, alimentée par des concerts réguliers dans des petites et moyennes villes, était caractéristique d’une certaine façon de faire de la musique en Amérique : pas la stratégie des charts et des grandes radios, mais le contact direct et l’authenticité qui construit une réputation durable.

Glass Harp a sorti deux autres albums – Synergy (1971) et It Makes Me Glad (1972) – avant de se dissoudre, après quoi Keaggy a commencé une carrière solo qui l’a mené vers la musique contemporaine chrétienne tout en maintenant ses qualités de guitariste exceptionnel. Il a enregistré des dizaines d’albums, a collaboré avec des musiciens de renom, et a reçu de nombreuses récompenses dans le monde de la musique chrétienne américaine.

Pour les amateurs de guitare rock des années soixante-dix qui cherchent a sortir des sentiers battus du blues rock britannique et du hard rock américain, le premier album de Glass Harp est une découverte qui récompense la curiosité. C’est la musique d’un jeune homme d’un talent extraordinaire qui cherchait sa voie avec une honnêteté totale, et qui l’a trouvée d’une façon qu’il n’aurait peut-etre pas pu anticiper au moment de cet enregistrement.

Phil Keaggy reste une figure de vénération dans les milieux des guitares électriques les plus exigeants. Les guitaristes qui l’ont vu en concert témoignent d’une expérience transformative, d’un musicien qui semble physiquement incapable de jouer une mauvaise note. Glass Harp est le document initial de cette saga guitaristique extraordinaire : imparfait, juvénile, plein d’une énergie qui cherche encore son expression définitive, mais déja manifestement la production d’un talent hors norme.

Le contexte de la musique chrétienne américaine dans lequel Keaggy évolue est important a comprendre. Ce n’est pas la musique gospel traditionnelle des Eglises noires américaines – avec ses chœurs massifs et ses prédicateurs charismatiques. C’est quelque chose de différent : le Jesus Movement, un mouvement de renouveau religieux qui a touché des milliers de jeunes américains a la fin des années soixante et au début des soixante-dix, des anciens hippies et rock fans qui avaient trouvé dans le christianisme évangélique une réponse aux questions que le Summer of Love n’avait pas résolues. Ces gens-la ne voulaient pas arrêter d’écouter du rock ; ils voulaient du rock qui parlait de leur foi nouvelle.

Glass Harp a navigué dans cet espace avec une habileté qui leur a permis de toucher a la fois les amateurs de rock progressif et les chrétiens evangeliques sans sacrifier leur intégrité artistique dans l’un ou l’autre camp. C’est un équilibre difficile a tenir, et le fait qu’ils y soient arrivés dit quelque chose sur leur talent et leur vision.

La technique de fingerpicking de Keaggy sur l’album mérite une analyse spécifique. Contrairement a la plupart des guitaristes de rock de son époque qui utilisaient un plectre, Keaggy jouait souvent les doigts, une technique qui lui permettait d’obtenir des textures et des dynamiques qu’un plectre n’aurait pas pu produire. Cette façon de jouer, heritee du folk et de la guitare classique, donnait a ses solos une qualité parlée, conversationnelle, qui différait de la façon dont la plupart des guitaristes rock traitaient l’instrument.

En découvrant Glass Harp aujourd’hui, on entend un groupe qui avait quelque chose de précieux : la conviction que la musique pouvait être spirituellement significative sans cesser d’être musicalement ambitieuse. C’est une conviction que peu d’artistes ont réussi a conserver tout au long de leur carrière, et qui fait de ce premier album un document d’une intégrité rare.

Sur X : @PhilKeaggy

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4,0 /5

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Glass Harp