Sortie 1970
Artiste EGG

La scène de Canterbury, dans le Kent anglais, a produit dans les années soixante-dix une des formes les plus intellectuellement ambitieuses et les plus musicalement originales du rock progressif. Soft Machine en est le groupe fondateur. Et Egg en est l’un des représentants les plus originaux , un trio de claviers, basse et batterie qui joue une musique complexe et ludique, ancrée dans la musique classique contemporaine et le jazz, sans aucune guitare.

Dave Stewart aux claviers, Hugh Montgomery à la basse et Clive Brooks à la batterie forment Egg en 1968. L’absence de guitare est un choix esthétique délibéré , les claviers de Stewart, qui comprend un orgue Hammond et un piano électrique, remplissent à la fois les fonctions harmoniques et mélodiques que la guitare assure traditionnellement dans un groupe de rock.

Dave Stewart , pas le Dave Stewart des Eurythmics , est le compositeur central d’Egg. Sa formation classique, ses références à Bartók, Stravinsky et aux compositeurs de musique contemporaine, donnent à ses compositions une structure et une complexité harmonique qui n’ont pas d’équivalent dans le rock de l’époque. Mais il ne se prend pas trop au sérieux , il y a dans la musique d’Egg un humour constant qui empêche le sérieux de l’entreprise de devenir pédant.

« While Growing My Hair » ouvre l’album avec une phrase musicale d’une étrangeté immédiate , des changements de mesure inattendus, une mélodie qui refuse les attentes tonales conventionnelles, une texture de claviers d’une richesse que peu de groupes de rock pouvaient produire à cette époque. L’humour est dans le titre , une façon de ne pas prendre au sérieux la solennité de la musique qu’ils jouent.

« I Will Be Absorbed » est une pièce de musique progressive d’une durée inhabituellement longue pour l’album , un développement musical qui passe par différentes sections, différentes atmosphères, différentes intensités, avec une logique interne qui n’est pas difficile à suivre si on lui accorde l’attention qu’elle demande.

La production de l’album est modeste , enregistré en quelques jours avec un budget limité, sans les ressources des labels majeurs. Ce manque de moyens est paradoxalement une force : la musique n’est pas habillée de décoration superflue, elle existe dans sa forme la plus directe et la plus honnête.

Egg n’a jamais connu de succès commercial , leurs deux albums ont été des succès d’estime dans un circuit très étroit d’amateurs de musique progressive. Mais leur influence sur la scène Canterbury est documentée , des musiciens comme Robert Wyatt et Kevin Ayers citent Stewart comme une influence importante.

Sur X : @eggband

Dave Stewart formera plus tard National Health avec d’autres vétérans de la scène Canterbury , un groupe plus connu et plus commercial qu’Egg, mais dont les racines plongent directement dans les expérimentations de ce premier album. Cette filiation est caractéristique de la scène Canterbury : les groupes se succèdent en partageant des musiciens, des influences et une vision musicale commune.

Egg est un album pour les amateurs de musique progressive qui ont épuisé les classiques et cherchent des oeuvres moins connues mais d’une qualité équivalente. Sa modestie apparente , un trio enregistré vite et peu , dissimule une ambition artistique et une réalisation musicale qui n’ont rien à envier aux mastodontes du genre. Un trésor discret.

La scène de Canterbury , dont Egg est l’un des représentants les plus originaux , a ses origines dans le groupe Wilde Flowers, formation amateur des années soixante qui comprenait notamment Robert Wyatt et Kevin Ayers. Ces musiciens se sont ensuite séparés pour former Soft Machine, Caravan et d’autres groupes qui ont tous gardé un esprit commun : la fusion du rock, du jazz et de l’humour absurde dans une musique qui refuse de se prendre trop au sérieux même quand elle est très sérieuse.

Dave Stewart d’Egg est peut-être le pianiste le plus directement influencé par la musique classique contemporaine de tout le mouvement progressif britannique. Ses compositions portent la marque de Béla Bartók , les harmonies dissonantes, les changements de mesure imprévisibles, l’utilisation des modes non-occidentaux , mais filtrées à travers un sens du jeu et de l’ironie qui les rend accessibles à un auditeur non-musicologue.

Clive Brooks à la batterie joue avec une précision mathématique qui permet à Stewart de prendre toutes les libertés rythmiques qu’il veut. Cette opposition entre la liberté du clavier et la rigueur de la batterie est une des tensions productives au coeur de la musique d’Egg , une tension qui se retrouve dans beaucoup de jazz progressif de la même époque.

Hugh Montgomery à la basse remplit un rôle harmonique aussi bien que rythmique , ses lignes de basse ne sont pas de simples doublages du clavier mais des voix indépendantes qui dialoguent avec les mélodies de Stewart. Dans un groupe sans guitare, la basse devient d’autant plus importante pour la définition harmonique du son.

L’album n’a jamais été réédité en CD jusqu’aux années quatre-vingt-dix, ce qui a contribué à son manque de visibilité au-delà du cercle des collectionneurs de progressif. Mais pour ceux qui le découvrent, c’est toujours une révélation , la preuve que la scène de Canterbury produisait des oeuvres d’une originalité et d’une qualité comparable aux groupes progressifs les plus célèbres de l’époque.

L’impact de Egg sur les musiciens progressifs britanniques qui ont suivi est documenté dans les interviews de nombreux membres de groupes comme Hatfield and the North et National Health. Stewart lui-même co-fondra ces groupes dans les années suivantes, créant une lignée directe entre ce premier album et certaines des oeuvres les plus importantes de la Canterbury scene dans la première moitié des années soixante-dix.

La réédition de l’album en 1994 par Virgin Records a permis à une nouvelle génération de l’entendre , notamment les amateurs de math rock et de post-rock qui reconnaissaient dans les structures rythmiques complexes d’Egg les mêmes préoccupations que leurs artistes contemporains favoris. Cette réception tardive confirme que la musique d’Egg était en avance sur son temps dans des domaines qui ne seraient pleinement explorés que vingt ans plus tard.

La scene de Canterbury avait quelque chose d’unique dans le paysage du rock britannique de l’epoque : une communaute de musiciens qui se connaissaient tous, qui jouaient dans des formations multiples, qui echangeaient des membres avec une liberte qui croisait les frontieres entre les groupes. Egg faisait partie de ce reseau dense de connections : Dave Stewart avait joue avec des membres de Caravan et de National Health, Mont Glass avec des musiciens de la scene folk-rock, Clive Brooks avec Groundhogs. Cette polinisation croisee etait a la fois la force et la faiblesse de la scene : une fertilite creative incroyable mais un isolement du grand public qui limitait leur audience.

Ce qui distinguait Egg dans ce contexte deja peu commercial etait leur refus presque total du compromis populaire. La ou Caravan avait des mélodies accessibles et de l’humour qui pouvaient seduire des auditeurs pas necessairement equipes pour la complexite harmonique du style Canterbury, Egg construisait des edifices sonores qui demandaient un effort actif de la part de l’auditeur. Ce n’etait pas par pedanterie ou par arrogance : c’etait simplement la consequence naturelle de la vision artistique de Dave Stewart.

L’heritage d’Egg dans la musique progressive britannique est difficile a mesurer precisement parce qu’il agit surtout a travers les musiciens qu’il a inspires plutot qu’a travers une influence directement audible sur des groupes specifiques. Mais pour toute une generation de musiciens progressifs qui cherchaient a explorer les possibilites harmoniques du rock sans se limiter aux schemas etablis, l’album debut d’Egg representait une demonstration de ce qu’on pouvait faire quand on n’avait pas peur de l’etrangete.

La note des passionnés

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