Quand Déjà Vu sort en mars 1970, il entre immédiatement dans l’histoire du rock comme l’un des albums les plus attendus et les plus importants de l’année. Le supergroupe formé de David Crosby (ex-Byrds), Stephen Stills (ex-Buffalo Springfield), Graham Nash (ex-Hollies) et Neil Young (ex-Buffalo Springfield) réunit quatre artistes dont la réputation individuelle était déjà considérable. Le résultat est à la hauteur de cette attente exceptionnelle.

La production de l’album , réalisée par le groupe lui-même avec Bill Halverson , est un exercice d’équilibre délicat : mettre en valeur quatre ego également puissants et quatre visions musicales distinctes dans un format cohérent. Le résultat est un album où chaque chanson a une identité propre tout en contribuant à un ensemble qui tient ensemble grâce aux harmonies vocales , les plus belles du rock de cette époque.

« Suite: Judy Blue Eyes » de Stephen Stills est le morceau d’ouverture qui reste le plus emblématique du groupe , une composition en quatre mouvements d’une richesse musicale qui montre Stills au sommet de ses capacités créatives. Les changements de tempo, les modulations harmoniques, la construction narrative , tout contribue à faire de cette pièce l’un des monuments du rock folk américain.

« Woodstock » de Joni Mitchell , interprétée non par Mitchell elle-même mais par CSNY, qui avaient participé au festival alors qu’elle-même était retenue à New York , est peut-être la meilleure chanson du festival Woodstock même si elle n’y était pas écrite. Nash l’arrange et la produit avec une grandeur qui correspond à l’importance de l’événement qu’elle célèbre.

« Teach Your Children » de Nash , avec sa pedal steel de Jerry Garcia des Grateful Dead , est peut-être la chanson la plus douce et la plus universellement accessible de l’album. Une lettre à une génération, d’une tendresse simple qui évite tout cliché grâce à l’intelligence des paroles et à la production impeccable.

Neil Young apporte « Helpless » et « Country Girl » , deux compositions qui se distinguent immédiatement du reste par leur sombre beauté. « Helpless » en particulier est l’une des plus belles chansons de Young, avec ses images de l’Ontario rural, ses harmonies de Crosby et Nash qui transforment la mélancolie en quelque chose de presque cosmique.

David Crosby contribue « Almost Cut My Hair » , peut-être le moment le plus politique de l’album, un cri de jeunesse contre l’establishment que Crosby chante avec une conviction totale. Et « Déjà Vu » lui-même est une composition architecturale complexe qui montre Crosby compositeur au niveau le plus élevé.

Sur X : @csny

Les tensions entre les membres du groupe , entre Young et Stills notamment , seront permanentes et mèneront à des séparations et reformations répétées. Mais pendant la brève période où les quatre étaient focalisés sur le même objectif, ils produisaient quelque chose d’irremplaçable. Déjà Vu est la documentation de cette période.

L’album vend 8 millions de copies dans les premiers mois , un des plus grands succès de l’époque. Il reflète l’esprit d’un moment particulier de l’histoire américaine : l’après-Woodstock, la guerre du Vietnam qui continue, le mouvement des droits civiques, la contre-culture au pic de son influence. Trente ans plus tard, ces harmonies vocales sonnent encore comme l’espoir et la beauté possible que cette génération cherchait.

L’enregistrement de Déjà Vu fut notoirement long et difficile , plus de 800 heures de studio pour produire quarante minutes de musique. Les quatre ego en présence, chacun avec sa vision précise de ce que devait être le son final, créaient des tensions constantes. Mais paradoxalement, ces tensions ont peut-être amélioré l’album , chaque musicien défendait sa contribution avec une intensité qui se perçoit dans la précision et la richesse de la production finale.

Stephen Stills, qui joue la plupart des instruments sur plusieurs morceaux (piano, basse, guitares, claviers), est en 1970 peut-être le musicien le plus polyvalent du rock américain. Sa capacité à passer d’un instrument à l’autre sans jamais perdre en qualité est époustouflante. Sur « Love the One You’re With », son premier single solo sorti peu après Déjà Vu, cette polyvalence deviendra encore plus évidente.

Les harmonies vocales à trois ou quatre voix qui définissent le son CSNY sont le résultat de centaines d’heures de travail en studio. Nash, le plus discipliné des quatre en matière de perfectionnement vocal, supervisait souvent ces sessions avec une attention obsessionnelle aux détails. Le résultat est une précision harmonique qui n’exclut pas l’émotion , on entend à la fois la technique et le coeur dans ces voix superposées.

L’influence de Déjà Vu sur la musique country-rock californienne des années soixante-dix est incalculable. Les Eagles, Poco, Linda Ronstadt, Jackson Browne , tous ont été directement influencés par la façon dont CSNY avait fusionné les harmonies country avec le rock électrique et les préoccupations politiques et sociales de leur époque. Le genre qu’on appellera plus tard « California rock » commence ici, avec cet album.

Quarante-cinq ans après sa sortie, Déjà Vu est encore l’album de référence quand on parle de supergroupe réussi , pas un projet commercial opportuniste mais une réunion de talents qui produit quelque chose de plus grand que la somme de ses parties. C’est un standard rare que peu de supergroupes ont atteint depuis.

Les quatre membres de CSNY incarnaient aussi quatre archétypes de la contre-culture : Crosby le rêveur psychédélique, Stills le virtuose ambitieux, Nash le perfectionniste romantique, Young le solitaire incompromis. Ces quatre temperaments, ensemble, craient une alchimie unique , et une tension permanente qui rendait la collaboration aussi productive qu’éphémère. La durée de vie de ce premier album studio est inversement proportionnelle à l’intensité créative qu’il représente.

L’écoute de Déjà Vu aujourd’hui, plus de cinquante ans après sa sortie, révèle une chose frappante : le son n’a pas vieilli. Les harmonies vocales, les arrangements acoustiques, la clarté de la production , tout cela résiste au temps d’une façon que peu d’albums de la même période peuvent revendiquer. C’est la marque des oeuvres qui atteignent quelque chose d’universel plutôt que de simplement capturer l’air du temps.

La question de la paternite des chansons sur Deja Vu a ete source de tension au sein du groupe pendant des annees. Stills voulait plus de credit pour ses arrangements. Young insistait que ses contributions valaient plus que le credit qui lui etait accorde. Crosby et Nash essayaient de maintenir une atmosphère collaborative qui correspondait aux ideaux hippies du groupe. Ces tensions n’etaient pas que des ego froissés : elles revelaient des conceptions fondamentalement differentes de ce que signifiait etre un groupe plutot qu’une collection de solistes.

4+20, la chanson de Stills qui cloture la premiere face, est peut-etre la piece la plus personallement devastante de l’album. Un homme qui fait le bilan de sa vie a quarante ans et qui n’y trouve que solitude et erreurs. Stills l’enregistre seul, sans aucun autre musicien, juste sa voix et sa guitare, dans un depouillement qui contraste violemment avec la luxuriance harmonique du reste de l’album. C’est un morceau qui force le silence.

La qualite technique des harmonies vocales sur Deja Vu reste, cinquante ans apres, un etalon difficile a depasser. Les trois voix de Crosby, Stills et Nash s’imbriquaient avec une precision qui semblait impossible a obtenir en studio sans les outils numeriques qui n’existaient pas encore. Young, dont la voix etait plus haute et plus fragile, s’inserait dans ces harmonies avec une discretion et une elegance remarquables. Ces quatre voix ensemble constituaient un instrument unique au monde.

— Discographie —

Plus de CROSBY STILLS NASH And YOUNG

Voir la fiche artiste →

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Déjà Vu