1988 Album

American Dream

par CROSBY STILLS NASH And YOUNG

4,0

1988 : les quatre fantomes de Woodstock se retrouvent enfin

Voila un disque qui traine derriere lui le poids d’une promesse et d’une legende. « American Dream », c’est le premier album studio de Crosby, Stills, Nash and Young au grand complet depuis « Deja Vu » en 1970. Dix-huit ans d’attente, d’engueulades, de carrieres solo, de drogues et de reconciliations ratees. Et soudain, en novembre 1988, les quatre voix les plus harmonieuses du rock americain se reunissent a nouveau. Forcement, l’attente etait demesuree. Forcement, la realite allait etre compliquee.

L’histoire derriere ce disque vaut tous les scenarios. David Crosby sortait de l’enfer : prison, addiction au crack, sante devastee. Neil Young, le loup solitaire, lui avait fait une promesse : si Crosby se nettoyait, il reviendrait enregistrer avec eux. Crosby a tenu parole, s’est desintoxique, est sorti de taule. Young a tenu la sienne. « American Dream » est ne de ce pacte, de cette amitie blessee mais increvable.

Neil Young, l’electron libre et le titre satirique

La chanson-titre porte la griffe de Neil Young, toujours le plus mauvais coucheur de la bande, le plus inspire aussi. « American Dream » est une charge ironique contre les scandales qui secouaient l’Amerique de Reagan finissant : les televangelistes pris la main dans le sac, les politiciens vereux, l’affaire Iran-Contra. Le clip, signe Julien Temple, montre les membres du groupe en caricatures grotesques de ces figures de la decadence americaine.

Young, c’est l’ame contrariee de ce disque. Il a accepte de revenir par fidelite, mais il n’a jamais ete homme a se fondre sagement dans un collectif. Sa presence electrise certains morceaux, mais on sent que le projet le tiraille. Quelques mois plus tard, il sortirait « Freedom » en solo et retrouverait toute sa superbe. Ici, il donne ce qu’il peut a la fraternite, sans se renier.

Des harmonies celestes, un disque mal aime

Soyons honnetes : la critique a boude « American Dream ». Trop long, trop inegal, trop marque par la production clinquante de la fin des annees 80, avec ses synthes et ses sonorites datees. Compare aux sommets de 1969 et 1970, le disque fait pale figure pour beaucoup. Mais ce serait injuste de s’arreter la. Quand les quatre voix se rejoignent, sur « Got It Made » ou « This Old House », la magie opere encore. Ces harmonies-la ne se fabriquent pas, elles se vivent.

Car c’est bien ca, le tresor de CSNY : cette fusion vocale unique, ce mariage de timbres qui a defini le son de la cote ouest americaine. Meme dans un disque imparfait, ce don ne s’eteint jamais completement. Il y a des moments, sur « American Dream », ou l’on retrouve intacte la promesse de Laurel Canyon, le frisson des grandes harmonies sous le soleil californien.

Le dernier rendez-vous a quatre

Ce disque restera le dernier album studio des quatre ensemble. Apres ca, les tensions reprendront le dessus, Young repartira vers ses obsessions, et le quatuor au complet ne se reunira plus jamais en studio. « American Dream » est donc un document precieux, le temoignage d’une reconciliation fragile, le chant du cygne d’une des plus grandes fraternites vocales de l’histoire du rock.

On peut lui reprocher ses faiblesses, sa production de son temps, ses longueurs. Mais on ne peut pas lui retirer son humanite. C’est l’histoire de quatre hommes abimes par la vie qui se retrouvent une derniere fois pour chanter ensemble, parce que c’est tout ce qu’ils savent faire vraiment. Le reve americain etait peut-etre fissure, mais leurs voix, elles, tenaient encore debout.

Le poids d’un heritage impossible a porter

Le drame de « American Dream », c’est qu’il fut juge non pas pour ce qu’il etait, mais pour ce qu’il aurait du etre. Comment lutter contre le souvenir de « Deja Vu », contre la mythologie de Woodstock, contre l’idee meme de ces quatre voix reunies au sommet de leur jeunesse ? La barre etait placee si haut que la chute etait presque programmee. Le disque souffre de la production typique de son epoque, ces sonorites numeriques froides qui ont mal vieilli et qui collent mal a la chaleur organique qu’on attendait du quatuor.

Pourtant, ecoute aujourd’hui sans le poids des attentes, l’album revele des qualites reelles. Les compositions des quatre hommes abordent des themes graves : la guerre nucleaire, l’ecologie, la corruption, le vieillissement. Il y a une gravite, une conscience politique qui traverse le disque et le rend plus interessant que sa reputation ne le laisse croire. Neil Young, fidele a lui-meme, y glisse ses obsessions, tandis que les harmonies du trio Crosby, Stills et Nash continuent d’operer leur magie sur les meilleurs moments. Ce n’est pas le chef-d’oeuvre espere, mais c’est le document emouvant d’une fraternite qui refusait de mourir, le dernier baroud d’honneur de quatre geants cabosses qui voulaient encore croire au reve.

Il y a quelque chose de profondement touchant a voir ces quatre survivants tenter, contre vents et marees, de raviver une flamme que tout le monde croyait eteinte. « American Dream » n’est pas le disque de la gloire, c’est celui de la fidelite, de l’amitie qui resiste aux annees, aux blessures et aux egos. A ce titre, il merite mieux que le dedain. C’est le portrait honnete de quatre hommes qui refusaient de renoncer les uns aux autres, et qui, une derniere fois, ont uni leurs voix pour le prouver au monde entier.

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